A comme Algérie

Dès votre arrivée à Alger, il vous faudra prendre les rues en pente, les monter puis les descendre. Vous tomberez sur Didouche-Mourad, traversée par de nombreuses ruelles comme par une centaine d’histoires, à quelques pas d’un pont que se partagent suicidés et amoureux.

Descendre encore, s’éloigner des cafés et bistrots, boutiques de vêtements, marchés aux légumes, vite, continuer, sans s’arrêter, tourner à gauche, sourire au vieux fleuriste, s’adosser quelques instants contre un palmier centenaire, ne pas croire le policier qui prétendra que c’est interdit, courir derrière un chardonneret avec des gosses, et déboucher sur la place de l’Émir Abdelkader. Vous raterez peut-être le Milk Bar tant les lettres de la façade rénovée récemment sont peu visibles en plein jour : le bleu presque blanc du ciel et le soleil aveuglant brouillent les lettres. Vous observerez des enfants qui escaladent le socle de la statue de l’émir Abdelkader, souriant à pleines dents, posant pour leurs parents qui les photographient avant de s’empresser de poster les photos sur les réseaux sociaux. Un homme fumera sur le pas d’une porte en lisant le journal. Il faudra le saluer et échanger quelques politesses avant de rebrousser chemin, sans oublier de jeter un coup d’œil sur le côté : la mer argentée qui pétille, le cri des mouettes, le bleu toujours, presque blanc. Il vous faudra suivre le ciel, oublier les immeubles haussmanniens et passer à côté de l’Aéro-habitat, barre de béton au-dessus de la ville.

Vous serez seul, car il faut être seul pour se perdre et tout voir. Il y a des villes, et celle-ci en fait partie, où toute compagnie est un poids. On s’y balade comme on divague, les mains dans les poches, le cœur serré.

Vous grimperez les rues, pousserez les lourdes portes en bois qui ne sont jamais fermées à clé, caresserez l’impact laissé sur les murs par des balles qui ont fauché syndicalistes, artistes, militaires, enseignants, anonymes, enfants. Des siècles que le soleil se lève au-dessus des terrasses d’Alger et des siècles que nous assassinons sur ces mêmes terrasses.

Kaouther Adimi, Nos richesses, éd. du Seuil 2017, p.11-12 (incipit)

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info et lectures des vingt premières pages ici.

Adrienne récupère

92ème devoir de Lakevio du Goût

Devoir de Lakevio du Goût_92.jpg

Hé non, Monsieur le Goût, ce n’est pas une lettre que la dame au chignon regarde si dédaigneusement: c’est une aquarelle.

Comme celles qui se trouvent à l’avant-plan, au bord de la table.

D’ailleurs, tout est expliqué ici 🙂

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Merci à Monsieur le Goût pour son devoir, qui avait été donné par Lakévio début mars 2018:

Que peut-il donc se passer sur cette toile d’Harold Harvey. Que peuvent donc se dire ces trois femmes qui semblent intéressées par la lettre que tient celle assise nonchalamment. Nous en saurons tous un peu plus lundi…

A comme alléluia!

Ce matin-là, Cindy était encore plus ouragan qu’au pire de ses jours.

– Elle va finir par me défoncer cette porte, se dit Mme de B*** en l’entendant débouler dans son petit hall d’entrée.
– Matteo a réussi! hurle Cindy à faire trembler les murs. Vous entendez? Matteo a réussi! Il peut passer en secondaire!
– Comment ne pas vous entendre, ma petite Cindy… Et bien, voilà une excellente nouvelle. Toutes mes félicitations.

Si Mme de B*** espérait arrêter l’ouragan par le ton posé de sa réponse, elle se trompe. Cindy a tout un sac à vider:

– Et je ne vous dis pas le stress! attendre, attendre, encore attendre!

Elle balance son sac et son casque sur le petit meuble. Mme de B*** entend le bois gémir.

– J’ai fini par téléphoner moi-même à la directrice! Ah! ils allaient m’entendre, s’il n’avait pas réussi!

Elle chausse ses crocs roses, prend ses gants de ménage assortis.

– Non mais hé ho! Pas avec moi, ah ça non! ça n’aurait pas passé, je vous le dis bien franchement.
– C’est ça, sourit Mme de B*** derrière son masque, il y aurait eu plus d’un zizi à recoudre.
– C’est sûr! clame Cindy.

Mais elle, elle ne rit pas, et elle ajoute:

– Vous auriez même vu ma photo dans le journal!

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écrit en réponse à la question 19 du jeu d’Annick SB, Quand vous l’a-t-il annoncé?

Photo prise au jardin de l’Adrienne 🙂

A comme à l’avance

Oublions pour une fois le Carpe diem et réjouissons-nous à l’avance de ce qui nous attend demain – inch’Allah, disait grand-mère Adrienne, mais dans son patois flamand – la première vaccination!

– Peut-être bien, écrit-elle à Monsieur Filleul, que je pourrai être présente au baptême du petit Jean-Baptiste, finalement!

Bon, d’accord, il ne s’appelle pas Jean-Baptiste, mais avouez qu’il aurait pu 🙂

Adrienne s’amuse

« Il faut être absolument moderne! » s’écria-t-il. Et joignant le geste à la parole, il prit la plume et écrivit:

Depui ui jour, j’avé déchiré mè botine
O cayou dè chemin. J’antré a Charlerwa
– O Cabarè Vèr: je demandé dè tartine
Du beur é du janbon ki fu a mwatyé frwa.

« Pas mal! Pas mal du tout! Et absolument moderne! » fit-il, content de lui. Donc il continua:

Byieneureu, j’alongé lè janb sou la table
Verte: je contanplé lè sujè trè nayif
De la tapiseri. – Et se fu adorable,
Kan la fiy o téton énorm, o zyeu vif,

Il hésita un peu sur le ‘byieneureu’ mais se dit que de toute façon, la poésie était pour les ‘happy few‘, alors il poursuivit en tirant la langue – il n’avait que seize ans, après tout:

– Cèl-là, se nè pa un bézé ki l’épeur –
Ryeuze, m’aporta dè tartine de beur,
Du janbon tièd, dan zun pla coloryé,

Il commençait à bien maîtriser son orthographe moderne et c’est d’une plume jubilatoire qu’il traça le dernier tercet:

Du janbon roz é blan parfumé d’une gous
D’ay, – é m’anpli la chop imans, avèk sa mous
Ke dorè un rèyon de soley aryéré.

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écrit suivant les consignes de Joe Krapovwho else? 🙂

Qu’il en soit remercié!

Le poème de Jean Nicolas Arthur est à lire ici.

Photo prise à Ostende (ya kèk zané), la tête de ce personnage de BD a quelque chose d’Arthurien, non?

A comme annonce

Photo de cottonbro sur Pexels.com

Samedi vers midi et demi, on sonne à la porte.
C’est la voisine.

– Vous pourriez me prêter votre mixeur? Ma sœur est là et je lui ai fait de la soupe et maintenant je ne peux même pas la lui mixer!

Pas grave, a envie de dire l’Adrienne. La soupe mixée est encore moins bonne que la non mixée 😉
Mais elle s’est tue, évidemment, et est allée chercher son mixeur, qu’elle a eu en cadeau de mariage et qui a surtout servi à faire de la mayonnaise 😉

– Il se peut, dit la voisine, que vous entendiez parfois de la musique un peu forte…

Derrière le masque qu’elle a mis à la hâte, l’Adrienne se mord la langue.
La voisine a-t-elle oublié qu’on entend tout, les conversations, les jurons, les cris, tout?
On le lui a bien dit, pourtant?

– Mais voilà, poursuit-elle, on va se marier le 4 juin…
– Ah! Félicitations!
– Merci, vous serez invitée, bien sûr. Mais voilà, mon mari chante et on est en train de choisir la musique…

Il chante? cet homme qu’on entend tousser horriblement nuit et jour et qui a une voix de papier émeri?
Et que jamais jamais jamais on n’a entendu chanter, en quatre mois?

Bref.

De wonderen zijn de wereld nog niet uit.

Qui vivra jusqu’au 4 juin verra (et entendra)

Adrienne chante

Il n’y a pas de raison, s’est dit l’Adrienne, d’arrêter de s’exercer, quand on est privé de prof et de chorale.

Le chant est en effet considéré comme étant hautement propagateur de virus, même en plein air.
Alors depuis quelques mois l’Adrienne s’amuse avec Iris et Vahn.

Et comme dit le copain Montaigne, « s’en servira qui voudra » 🙂

Adrienne rigole

Je me demande si tu ne t’ennuies pas trop, écrit la mère de l’Adrienne à la veille de l’an neuf.

Voilà qui l’a beaucoup, beaucoup fait rire!

Se rendrait-elle compte à quel point elle représentait un full time job?

Ou est-ce elle qui s’ennuie?

Bref.

En tout cas, elle devrait savoir que l’Adrienne ne s’ennuie jamais.

Ni quand elle était enfant, ni aujourd’hui.

A comme Appia

Un secreto bien guardado, postal creada por dom - Vendu en vente directe -  21997665

Ma très chère Berthe

Depuis que nous avons emménagé au 13bis rue des Canettes, je n’ai pas encore eu une minute à moi!

Mais tu le sais, j’attends la visite de ma chère sœur et comme tu le dis si bien: « où va le temps qui passe? » Bref, j’espère que tu trouveras bientôt l’occasion de faire le grand voyage jusqu’en Provence pour venir admirer notre architecture de la Renaissance.

La carte postale jointe à ma lettre a été achetée au jardin Botanique à côté du palais: tu vois ce jeu entre la lumière et l’ombre? Avoue que tu veux voir tout ça de tes propres yeux 🙂

Viens vite! Tu verras, le silence ici est d’une qualité rare et je te montrerai l’autoportrait auquel je travaille. Je l’appellerai ‘Un papillon sur l’épaule’, je suppose que tu comprends l’allusion.

Si tu as des desiderata pour ton séjour ici, n’hésite pas à me le faire savoir.

C’est à ce moment-là qu’elle entend du bruit au salon, alors elle pose la plume et crie à sa fille:

– Clémentine! tu es encore en train de jouer au ballon avec ton dinosaure? Tu sais bien qu’avec ses coups de queue il arrache le papier peint et abîme le plafond! Combien de fois faudra-t-il encore te le répéter!

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Merci à Joe Krapov pour ses consignes:

Saurez-vous vous laisser inspirer par une ou plusieurs des 23 toiles de Dominique Appia, peintre surréaliste suisse (1926-2017) ? Si les images ne vous suffisent pas, vous pouvez insérer dans votre texte des titres de ses œuvres ou des mots constitués avec les lettres de son patronyme complet. Ceci est facultatif. Si cela pouvait être une lettre envoyée par X à Y, ce serait pas mal non plus. Facultatif aussi.

Titres d’œuvres – j’ai utilisé ceux mis en gras:

13 bis rue des CanettesArchitecture de la RenaissanceAu jardin botanique – Au pied du mur – autoportraitBerthe vue à vol d’oiseau – Crystal Palace – DésidérataEn ProvenceEntre la lumière et l’ombre – Entre le secret et le danger – Entre les trous de la mémoire – Extrême jonction – La carte postale – La leçon de perspective qui est au bout du fil – La Place du cirque – La visite – Le génie de la liberté – Le grand voyageLe palaisLe silence – Le songe retrouvé – Le temps des gares – Les pages du dictionnaire – Maturité – On a la chance que l’on mérite – Où va le temps qui passe ? – Oui, montagneuse est ma passion – Un papillon sur l’épaule – Vive l’esprit !