I comme inspiration chez Lali

Elle aime prendre un café dans ce bar, surtout quand il fait beau et que des tables sont installées sur la placette.
Elle s’y pose un quart d’heure, juste le temps qu’il faut avant de retourner au travail.

Mais vous qui connaissez la vie, vous vous doutez bien qu’autre chose encore que le café l’y attire et l’y fait revenir presque quotidiennement: le grand gars qui le lui sert, toujours souriant, toujours gentil, toujours un mot pour la faire rire.

Voilà, vous avez compris.

Après, ça devrait couler de source, un mot en amenant un autre, de sourire en sourire, de jour en jour…

Mais non.

Le gars est-il timide?
La croit-il inaccessible?

C’est trop bête, s’est-elle dit ce matin-là, je vais lui laisser un mot, on verra bien.

Ainsi fut dit, ainsi fut fait et en s’éloignant d’un pas qu’elle voulait tranquille et souple, elle avait la tête qui bourdonnait si fort qu’elle n’a pas entendu la voix qui criait:

– Mademoiselle! Mademoiselle! vous avez oublié quelque chose!

Las! las! ce n’est pas le grand gars rieur qui a ramassé l’enveloppe, mais sa collègue.

***

ça fait très longtemps qu’on n’avait plus participé au jeu de Lali et malheureusement il était bien trop tard pour l’envoyer 😉

I comme incipit

Le dix décembre n’est pas la date la plus joyeuse pour organiser une fête à Stockholm mais ça n’aura pas gêné Mikhaïl Cholokhov quand il est arrivé dans cette ville en 1965 pour y recevoir son prix Nobel de littérature. Il savait ce qu’était l’hiver. Comment il charrie des glaçons, ainsi qu’il l’a décrit dans cet unique roman grâce auquel on se souviendrait toujours de lui, tout au moins aussi longtemps que l’humanité chercherait quelque chose dans un livre. Et même si le vent pouvait faire rage sur les lieux où une médaille d’or aspirait impatiemment à sa poitrine, le caractère de Cholokov nous permet d’imaginer que dès qu’il est arrivé sur les côtes suédoises, il a ôté sa veste avec ostentation pour illustrer sa robustesse de cosaque. Même s’il l’aura gardée, bien sûr, d’abord par politesse, et aussi de peur d’égarer par ce moment d’orgueil le discours qu’il conservait précieusement dans sa poche intérieure, en vue du banquet. Lui, ce « Léon Tolstoï du peuple », s’était encore dépêché avant le départ d’aller chez un coiffeur de Moscou et il avait aspergé sa tête, prête à être taillée dans la pierre, de quelques gouttes de parfum, pour recevoir le prix que le vrai Tolstoï – le vrai mais manifestement moins ‘peuple’ – n’avait jamais reçu. C’était son jour. Le jour où il réglait définitivement son compte avec ses sombres années comme docker, comptable, tailleur de pierre, sabotier, contrôleur des contributions, homme à tout faire et complice des moins que rien. Liquider le passé avec tous ces culs léchés pour gravir les échelons dans le journalisme. Qu’il ait dû démarcher des éditeurs avec ses premiers manuscrits ne le rendait que plus grand en cet instant, lui, le fils d’une mère analphabète. Il éprouvait un immense plaisir en imaginant la colère de tous ces rédacteurs comprenant tout à coup qu’à l’époque ils avaient refusé les premiers balbutiements d’un futur prix Nobel. Dans peu de temps sa trogne ornerait les timbres de cinq kopecks, des plaques pour les rues qui porteraient son nom étaient en voie de fabrication, bien entendu, et seule la vie éternelle pourrait le priver de funérailles nationales.

Tien december is niet de vrolijkste datum denkbaar om in Stockholm een feestje te organiseren, maar daar zal Michail Sjolochov weinig last van hebben gehad toen hij in 1965 deze stad aandeed om er zijn Nobelprijs voor Literatuur op te pikken. Hij wist wat winter was. Hoe het ijs kan kruien staat beschreven in die ene roman waarom hij altijd herinnerd zou blijven, zolang de mensheid tenminste nog iets in boeken wenste te zoeken. En hoewel de wind lelijk huis kan houden op de plaats waar een gulden medaille ongeduldig lag te verlangen naar zijn borst, moet Sjolochovs karakter het ons toestaan te fantaseren dat hij zelfs, eenmaal aangekomen aan de Zweedse scherenkust, ostentatief een jasje heeft uitgedaan om zijn gehardheid als rasechte Kozak te illustreren. Al zal hij die jas natuurlijk wel hebben aangehouden, enerzijds uit beleefdheid, en anderzijds uit angst dat hij de banketrede, die hij zorgvuldig in z’n binnenzak bewaarde, door deze vestimentaire overmoed kwijt zou raken. Hij, de zogenaamde ‘Leo Tolstoj van het volk’, was voor zijn heenreis in Moskou nog snel even naar de kapper gegaan en had een paar druppels parfum over zijn spoedig uit te beitelen kop gesprenkeld om de prijs in ontvangst te nemen die de echte doch kennelijk minder volkse Tolstoj nooit had mogen krijgen. Dit was zijn dag. Definitief afgerekend werd er vandaag met zijn sombere jaren als dokwerker, boekhouder, steenkapper, kloefkapper, belastingcontroleur, manusje-van-alles en handlanger-vanniks. Afgerekend, met de konten die hij had gelikt, zich moeizaam een weg naar boven lebberend als journalist. Dat hij met zijn eerste manuscripten had moeten leuren maakte hem in deze stonden alleen maar groter, hij, zoon van een analfabete moeder. En hij voelde met genoegen de woede van al de redacteuren die opeens begrepen dat zij destijds het prille gepruts van een toekomstig Nobelprijswinnaar hadden afgewezen. Het kon niet lang meer duren of zijn tronie zou prijken op een postzegel van vijf kopeken, straatnaambordjes met zijn naam waren al onderweg naar de letterzetter, uiteraard, en alleen het eeuwige leven kon hem nog een staatsbegrafenis ontnemen.

Dimitri VerhulstHet leven gezien van beneden (La vie vue d’en bas), Atlas Contact, 2016, incipit, pages 7-9.

Traduction de l’Adrienne, qui n’a eu besoin que d’un tout petit encouragement, grâce à la demande de Golondrina sous le précédent billet consacré à ce livre, pour se remettre à un de ses passe-temps préférés 😉

Un des thèmes principaux du livre est la liberté de penser en général et la liberté artistique en particulier, le droit d’exercer son art et le prix qu’ont dû payer de nombreux Bulgares, musiciens, écrivains… envoyés au camp de concentration de Béléné par le régime communiste.

Dimitri Verhulst rejoint la thèse selon laquelle Cholokov est un plagiaire, qui aurait recopié et détruit le manuscrit de Fyodor Kryukov après l’arrestation de celui-ci.

Cosaque comme Cholokov, Kryukov avait été soldat de l’armée des Russes blancs. Des auteurs comme Soljenitsyne et d’autres émettent ces accusations depuis longtemps.

I comme intempéries

Comment s’étaient-ils rencontrés alors qu’ils vivent selon des calendriers si différents?
Par hasard, comme tout le monde.
Une nuit d’averses en rafales et de ruisseaux le long des rues.

Comment s’appelaient-ils ?
Que vous importe ?
L’essentiel n’est-il pas qu’en s’apercevant ils n’ont pas hésité ?
Qu’ils n’ont pas passé leur chemin sous prétexte de pluie ?

D’où venaient-ils ?
Du lieu le plus prochain, de ces maisons sombres aux fenêtre à peine éclairées et aux toits pentus sous le ciel bas. De ces maisons aux greniers emplis de malles, de petits et de grands cartons que personne n’ouvre jamais.

Où allaient-ils ?
Est-ce qu’on sait où l’on va ?
Ne s’interroge-t-on pas sans cesse, où, quand, comment, pourquoi ?
Ne devrait-on pas plutôt craindre d’oublier de rêver ?
D’oublier de cueillir l’instant présent ?

Et après ? vous demandez-vous, parce que vous attendez une histoire.
Sont-ils allés boire quelque chose de chaud ?
A-t-elle sorti un crayon de son sac pour noter les adresses, les numéros de téléphone ?
Se sont-ils empli les yeux de la vue l’un de l’autre au point d’oublier que les heures sonnent au clocher ?
Ou le ciel s’est-il éclairci et une promenade dans le parc leur a-t-elle semblé préférable, avec son odeur de terre humide et de feuilles ?

Après ?

Après, rien.
Elle est rentrée dans son couvent.

***

Merci à Joe Krapov pour sa consigne: Trente et un mots et quatre incipits

Avec les mots suivants : averse – boire – calendrier – cesser – ciel bas – couvent – craindre – crayon – cueillir – emplir – fenêtre – hésiter – interroger – maisons – malles – nuit – oublier – passer – petit carton – pluie – rafales – rêver – rues – ruisseaux – s’apercevoir – s’éclaircir – sac – sembler – sonner – terre – toits composez le début d’un récit et poursuivez-le.

Vous pouvez également utiliser l’un des quatre incipits ci-dessous puis insérer des mots de la liste  dans votre texte – j’ai utilisé le premier, qui est l’incipit de Jacques le Fataliste et son maître:

Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce qu’on sait où l’on va ?

I comme Ioannis

C’est tout à fait par hasard que la petite troupe visitait le village natal du grand poète de la résistance grecque, Yannis Ritsos, le jour anniversaire de sa naissance.

Pour lire quelques-uns de ses poèmes en traduction française, voir ici et ici.

En 1936, il écrit Épitaphe (ΕπιτάφιοςEpitáfios) après des affrontements sanglants avec la police.
C’est la photo de cette mère pleurant son fils qui l’a incité, dit-il, à écrire ce chant d’appel à l’unité.
Le 4 août de cette année-là, un général fasciste prend le pouvoir après un coup d’État et la persécution des opposants, dont Iannis Ritsos, commence.
Résistant pendant la guerre, il est ensuite emprisonné au cours de la guerre civile qui a suivi.
Il n’est libéré qu’en 1952.

Pour ceux qui comprennent l’allemand:

I comme indice

Dans l’agenda à couverture de cuir vert, Bosmans trouva une photo pliée en deux.

C’était celle d’une mauvaise reproduction d’un tableau aux couleurs passées, plutôt tristes, dans des tons de gris et de brun.

Il se disait qu’il avait dû voir cet escalier, ce palier, cette balustrade de métal et de bois.
Tout dans cette image lui semblait familier, jusqu’aux boutons de porte en laiton.
Mais le souvenir en était tellement diffus que même l’adresse griffonnée au crayon au dos du cliché ne lui rappelait rien.
Rue de Lille, 48.

Était-il jamais allé rue de Lille?
Martine Hayward avait-elle habité ce genre d’appartement?
Confondait-il avec celui du quai de Conti, où il avait rencontré Maurice Sachs?

Il s’y rendit dès le lendemain.

Mais il n’en fut pas plus avancé.
Celui qui avait crayonné l’adresse avait dû se tromper: c’était celle de l’église évangélique du 7e arrondissement.

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 120e devoir de Lakévio du Goût.

I comme improvisation

Le petit musée Marguerite Yourcenar n’ouvre que de 14.00 h. à 16.30 h. alors l’Adrienne va essayer de remplir agréablement le reste de la journée 🙂

Plan A

Elle découvre qu’il y a un jardin botanique tout près.
Elle y va.
Évidemment, Mme GPS ne connaît pas ce « Hameau » en cul-de-sac et l’envoie chez un pépiniériste.
Par miracle, elle trouve quand même le jardin botanique et se rend à l’accueil.
On n’y accepte que les chèques (?!) ou l’argent comptant et ce sera 6,50 € pour admirer des étiquettes plantées dans deux parterres: toute la végétation est encore en dormance.
Elle n’a qu’un billet de cinq euros et un peu de monnaie, or elle suppute qu’elle en aura besoin pour payer l’entrée du musée.

– Bonne journée! fait-elle en se dépêchant de sortir de là.

Plan B

Elle ira donc à Bailleul.
Encore une de ces petites villes martyres (1) du front de l’Yser, reconstruite après destruction totale en 1918, dans un style plus flamand que n’importe où en Flandre. (2)
Pas de chance, c’est kermesse et on ne peut se garer nulle part.
Elle finit par laisser son auto à un kilomètre du centre, sur la route de Cassel.
Pas grave, ça lui fait une promenade et de toute façon elle a du temps à perdre.
Mais tout est fermé, la kermesse, les cafés et même le musée de l’école de dentelle, « jusqu’à nouvel ordre » à cause « des circonstances sanitaires ».

Plan C

Elle retourne donc à l’auto après avoir en vain cherché un café et des toilettes. Peut-être en trouvera-t-elle à St-Jans-Cappel?
Hélas, un salon de coiffure (fermé), une pharmacie (ouverte) mais pas le moindre bistrot et le clocher ne sonne que onze heures.
Elle demande à un homme qui décharge le coffre de sa voiture s’il y a un endroit où s’asseoir et boire un café.
– Là, fait-il en riant, sur ce banc. Si c’est vous qui apportez le café!
Bref, c’est lui le cuistot du coin (littéralement) et il ouvre à midi.

Plan D

– J’ai le temps de suivre un bout du « sentier des jacinthes » en attendant, se dit-elle. Mais dès qu’elle a tourné le coin, il n’y a plus ni balise bleue ni balise jaune à des mètres à la ronde.
Connaissant son sens de l’orientation, elle décide de faire sagement une heure de lecture dans l’auto.

C’est beau, l’improvisation 🙂

***

photo du Présidial prise à Bailleul le 10 mars – le bâtiment affiche trois instants de son existence gravés dans la pierre: construit en 1776, ruiné en 1918, restauré en 1920.

(1) « Quand mes grands-parents ont pu rentrer à leur ferme, après la guerre, ils ne reconnaissaient plus rien. C’est le cheval qui les a menés exactement là où avait été leur ferme », raconte le monsieur du musée Yourcenar.

(2) « C’est plus beau qu’avant! », dit-il à propos de cette reconstruction, « on a refait des bâtiments comme à Bruges. »

I comme indignez-vous!

Le voisin a une installation pour chanter en public, un gros bac noir servant d’ampli, un micro, des baffles, tout ce qu’il faut pour faire beaucoup de bruit.

En plus, il a une voix désagréable, abîmée par une vie de tabagisme et un emphysème pulmonaire.
Et il ne chante que des trucs débiles…
(opinion tout à fait subjective, qu’il ne partage probablement pas ;-))

En train de lire dans son fauteuil, l’Adrienne sursaute dès les premiers crachotements – l’installation couine et crachote des décibels gratuits avant que le chanteur ne s’y mette à son tour – et se dit « Allons faire un tour, ce sera peut-être terminé quand je reviens, dans une heure ou deux. »

Bref, c’était concert le mardi de midi jusqu’au soir, le mercredi toute la journée et quand il a rallumé le feu le jeudi, l’Adrienne a perdu son équanimité légendaire: elle a tapé contre le mur.

Fort.
Sans un mot.
Avec le livre le plus lourd qu’elle ait sous la main, les neuf cents grammes de la biographie de Bruegel l’Ancien par Leen Huet.

Miracle: ça s’est arrêté net.

Quatre jours plus tard, on sonne à la porte.
C’est le voisin.
Pour demander si une conduite d’eau passe dans ce mur mitoyen parce que de son côté il y a des problèmes d’humidité.

L’Adrienne lui montre les faïences authentiques 1922 auxquelles personne n’a touché depuis les cent ans qu’elles sont là: s’il y a de l’humidité chez lui, ce ne peut être que la baraka.

La baraka de l’Adrienne, bien sûr, qui espère chaque jour qu’ils finiront par déménager.

Oui, indignez-vous 😉

I comme incroyable!

C’est tout de même incroyable, se dit l’Adrienne en traversant la place du marché de la ville voisine, incroyable par les temps qui courent, pandémie et écologie, tant de raisons pour repenser sérieusement certaines choses…

En ce lundi midi, on était en train de démonter la grande patinoire qui avait été installée pour la période des fêtes.

Or pendant toute cette période, il a fait exceptionnellement doux, des températures record jamais notées, allant jusqu’à 15°C.
Et là, maintenant qu’on démonte, il gèle.

Puis l’Adrienne a repris sa petite auto pour rentrer chez elle.
Mais à la sortie de la ville voisine, paf! grand contrôle de police!

Avez-vous ceci et montrez-moi cela, et puis ce papier-là aussi! Bon, soufflez là-dedans… non! plus fort!

Vous connaissez le scénario.

Mais l’Adrienne, ah! l’Adrienne avait oublié à la maison son portefeuille avec son permis de conduire.

***

photo prise à une expo à Bruxelles en septembre 2019

I comme intime

Agriculture | Pierre Rabhi, le respect de la Terre
source ici

Ni pendant son enfance, ni à l’adolescence, jamais mini-Adrienne n’a tenu de journal intime.

Par contre elle a écrit plusieurs romans (LOL).

Et pendant les vacances en famille, elle tenait un journal fort complet sur le séjour: l’itinéraire détaillé avec les kilométriques et l’horaire, les visites culturelles, les repas avec tout le menu, les occupations des journées, que ce soit la baignade en rivière ou les courses au super U, et quelques considérations propres à l’âge de la chroniqueuse.

Chaque été, un cahier.

Une écriture qu’elle croyait appartenir au domaine de l’intime jusqu’au jour où elle a découvert son cahier entre les mains paternelles: le choc!

Par bonheur, elle ne disait jamais que du bien de lui, aucun mal de sa mère, aucune plainte concernant le petit frère.

Ce n’était donc pas non plus un journal intime 😉

***

Mais elle y parle chaque année du monsieur de la photo ci-dessus que le père a parfois fait poser, au marché, derrière l’étal de fromages de chèvres.

Tellement la famille était fan 🙂

Malheureusement c’est dans les albums de la mère, à 850 km d’ici.

Sans quoi vous auriez pu voir qu’à l’époque, il portait des chemises blanches 🙂

I comme Isabelle

Ne demandez pas à l’Adrienne pourquoi mercredi matin en allant en ville elle avait précisément ce refrain-là aux lèvres.
Pensait-elle à son père, dont c’était la chanteuse préférée, ou était-elle simplement heureuse de ce matin froid et bleu, rouge et or?
Les voies musicales sont impénétrables 😉