I comme inspiration chez Lali

Depuis qu’une gamine armée d’une pancarte en carton avait décidé de sauver la planète à elle toute seule, la mode était aux tresses.

Peut-être cela avait-il aidé qu’une autre héroïne à tresse – très blonde, celle-là – envahisse les écrans de cinéma et les rayons des jouets… surtout en cette période de l’année où on croit devoir exprimer son amour par un nombre conséquent de cadeaux.

Ne restait plus qu’à trouver celle qui mettrait la lecture à la mode pour qu’aux prochains tests PISA toutes les nations réunies se retrouvent au top de la « compréhension de l’écrit » 🙂

tableau et consigne chez Lali, que je remercie!

I comme intimité

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« Avec la sédentarisation accrue de la classe ouvrière et l’aggravation des conditions d’habitat, doléances et désirs se précisent. Lors de l’enquête parlementaire de 1884, les ouvriers interrogés – c’est une première – se répandent en récriminations contre la malpropreté des garnis, « chambres à punaises », et des immeubles de rapport: murs crasseux, latrines toujours engorgées, odeurs nauséabondes… Plus positivement, ils expriment des vœux: un peu plus d’espace, au moins deux pièces […] Dès qu’ils le peuvent, les ouvriers séparent désormais le coucher des parents de celui des enfants. Avoir un bois de lit au lieu d’une paillasse est synonyme d’installation […] Par contre, lorsque le compagnon Maréchal ébauche un projet de constructions ouvrières, il ne prévoit pas des w.c. particuliers: « Le peuple ne demande pas à avoir des cabinets chez lui. »

Michelle Perrot, La vie de famille au XIXe siècle, éd. Points, Le Seuil, 2015, pages 169-170

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Changeons de sujet… dit le Goût, qui avait d’abord proposé une autre sorte de viande, plus animale et plus morte.

« Dites-moi ce que vous inspire cette « Femme essuyant son pied », un des nombreux nus de « femme à sa toilette » de Degas, à croire qu’il passait sa vie dans une salle de bains qui n’était pas la sienne. »

I comme incipit

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Souvent je me suis couchée de bonne heure, avec l’espoir que dans ma bulle, sous la couette, tout rentrerait dans l’ordre.

Dans ma région, à ceux qui ont un souci on recommande « slaap er een nachtje over » (1): passe une bonne nuit de sommeil et demain matin tu verras ça d’un autre œil.

Il doit cependant y avoir une faille dans le système, vu que le lendemain on constate que le souci est toujours là. Les lutins ne sont pas passés, ni la bonne fée.

Et surtout, il faut arriver à dormir.

J’ai toujours lu d’un regard soupçonneux les conseils qu’on trouve de nos jours jusque dans la dernière des gazettes, des conseils et des interdits de la part des gourous du sommeil, en particulier celui-ci: éteindre tous les écrans au moins deux heures avant de se coucher.

Deux heures, vraiment?

😉

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(1) l’équivalent du français « la nuit porte conseil ».
La traduction littérale pour « slaap » est « dors » (impératif) et « nacht » = « nuit », donc: « slaap er een nachtje over » = passe une bonne nuit de sommeil (là-dessus).

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Deux consignes pour ce texte: les mots imposés d’Olivia Billington: souvent – ordre – soupçonneux – gazette – espoir – bulle – particulier – faille et la proposition 173 d’Ecriture créative: Vous commencerez votre texte par une phrase de Marcel Proust  : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure »

Photo prise d’une chambre avec vue 🙂

I comme illusion

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S’il est de plus en plus admis que le niveau de la mer du Nord montera d’au moins 60 centimètres encore pendant ce siècle-ci, et si l’on sait que plusieurs de nos communes côtières ont déjà subi ce sort par le passé – disparaître en mer, comme Ostende à la fin du 14e siècle ou Wenduine en 1571 – comment peut-on alors espérer se prémunir contre ce qui va arriver?

Voilà ce que l’Adrienne se demandait à l’issue de la conférence donnée par Dries Tys, archéologue de la VUB.

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photo prise à Ostende dimanche matin, à l’heure où le sable est encore à l’ombre de la rangée d’appartements…

I comme instagrammable

– Ça ne va plus être possible! dit Monsieur Neveu tout à coup, avec cet air péremptoire et sans pitié qu’on peut avoir à vingt ans. Ça ne va plus être possible de t’emmener en vacances !

La mère de l’Adrienne en reste un long moment sans voix.

C’est vrai qu’elle fait parfois de drôles de choses, traverser sans regarder, se perdre dans la foule en continuant droit devant elle, comme si elle était seule au monde. C’est vrai qu’il faut l’avoir tout le temps à l’œil, comme un enfant. Sauf que ce n’est pas un enfant et qu’elle ne se laisse pas commander.

– C’est vous qui marchez trop vite, finit-elle par dire d’un ton accusateur.

C’est chaque fois son même système de défense.

– Tu vois bien, dit en riant l’Adrienne à Monsieur Neveu, que j’ai raison et que l’an prochain, au lieu de faire un voyage à l’étranger, on ira dans les Ardennes belges 😉

Voilà bien trois ans qu’au moment du choix de la destination, l’Adrienne propose la Wallonie et que Monsieur Neveu répond Amsterdam, Copenhague, Berlin, Budapest, Prague.

Sans doute la Wallonie n’est-elle pas assez instagrammable à ses yeux 😉

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un bon article sur le phénomène ici.

I comme incroyable

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Quand la maman du marié a proposé de faire le gâteau pour la noce, l’amie a dit oui, bien sûr. Elles se sont mises d’accord pour des génoises fourrées de lemon curd, sous un glaçage blanc garni de fleurettes en sucre, des jaunes pâles et des blanches, assorties au décor floral prévu pour la salle.

Quand  elle les apporte le vendredi, veille du mariage, elle est bien contente:

– Quel soulagement! dit-elle. Ils n’ont pas souffert du voyage!

C’est là que vous, lecteurs, pensez comme l’Adrienne: ville ou village d’à côté, trajet en voiture plus ou moins long… et vous vous trompez.

Ces génoises ont pris l’avion.

Toutes les quatre. 

Voyagé dans les valises, bien calées entre les slips, les chemises, les chaussettes.

Parce que les parents du marié vivent dans les Pyrénées Atlantiques et que c’est là, en début de semaine, que  la maman a préféré cuire ses gâteaux.

Daft? Vous avez dit daft?

🙂

 

I comme incipit

C’est la première fois, j’avance vers un immeuble des quartiers interdits, je suis attendu, la première fois depuis trente ans, en riche logis, Wakami vit là depuis des mois, jamais ne m’a invité, il a déménagé, jamais ne m’a dit, maintenant qu’il sait il devient accueillant, il promet rhum toujours et acras en quantité sauf qu’il convoque entre les heures de collation, maintenant qu’il sait il ne lâche pas, il a téléphoné trois fois et laissé deux messages, décidé le jour et l’heure, et je marche vers là, j’avais autre chose à faire sauf que s’en fiche, il réalise qu’il est le dernier, vexé affreusement, métis sourcilleux, il demande réparation.

Philippe Bordas, Chant furieux, Gallimard, 2014, p.15 (incipit)

Ne demandez pas à l’Adrienne, elle qui déteste le foot, pourquoi elle a pris à la bibliothèque ce pavé de 480 pages où un narrateur photographe raconte les cent jours qu’il a passés à prendre Zidane en photo dans le but d’en faire un album.

Ou alors relisez cet incipit avec ses drôles d’ellipses de verbe, de déterminants, ellipses qui rendent la lecture plus lente, plus laborieuse, et vous aurez la réponse: c’est pour ces particularités de langage qu’elle a pris ce livre…

J’ai raconté Zidane à tout le monde, concierge, cousines, mes voisins supérieurs si taiseux et les inférieurs qui protestent contre James Brown de matin à nuit. A tous sauf à lui. Je me suis répandu aux étages et vanté dans les commerces du quartier, de Denfert jusqu’à Alésia. Ces jours où je suivais Zidane. Je n’allais pas en parler toute ma vie. J’ai dit cent fois et mille l’idylle brève, les cent jours d’amour, jusqu’à perdre souffle, ces mêmes phrases, mêmes mots, bègue à dire et redire. A entendre le nom de Zidane rares font les dédaigneux, les visages fléchissent, fans et raffinés, yeux en extase, bouches bées. Transi au bout du fil, Wakami n’est pas mieux, excité à l’idole, dévot comme un footeux en tunique publicitaire.

Philippe Bordas, Chant furieux, Gallimard, 2014, p.15-16 (suite de l’incipit)

Dès qu’on est « entré » dans le livre, on ne peut s’empêcher de penser que l’auteur fait dans l’épopée homérique, non seulement par le contenu, mais tout autant par la forme. Comme s’il était un aède d’aujourd’hui, un jongleur des cités,  un trouvère de la zone.

Alors on se souvient que le titre est précisément « Chant furieux ».

Je ne vais pas me mettre en louange auprès de Paris ravalée à neuf et donner des larmes pour ces débauches d’hygiène soutenues de chimie. La ville houille et suie est devenue blanche comme à son début haussmanien à coches et satins. La capitale sale où nous errions faisait abri pour les populations parlant le français acceptablement. Acceptable à ce point que Mouss y comprenait peu, Sidibé à demi. Notre cavale balle au pied s’accompagnait d’étranges syllabies (sic) et de sons heurtants. Nous étions bilingues et parlions à fol débit. La ville attrapait nos mots fautifs passés au rabot, elle engloutissait, magnanime, nos langues reptiliennes. Nous jetions aux passants des insultes sorties d’un pistolet à eau, des giclées sans grammaire, baves en suspension.

Philippe Bordas, Chant furieux, Gallimard, 2014, p.23

On pourrait très bien parodier le « Menin aeide, thea, Peleiadeo Achileos oulomenen… » 🙂

Info, résumé et premières pages sur le site de Gallimard.