I comme il était une fois…

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Il était une fois les années nonante (1).

Il y avait une station-service à chaque coin de rue et les marques ne se battaient pas à coups de rabais: il fallait attirer le client – ou sa femme, ou ses enfants – en offrant des cadeaux.

Et des publicités télévisées rigolotes.

***

(1) en belge dans le texte

Merci à Monsieur le Goût pour son 63e devoir de Lakevio du Goût:

Hopper avait-il quelque prescience de ce qui nous arrive ? Que pouvait-il imaginer en peignant ce carrefour vide ? En avez-vous une idée ? D’ici lundi vous l’aurez écrit j’espère.

I comme incitation

– Tiens! dit l’Adrienne au maraîcher bio qui vient chaque semaine au marché de sa ville, vous avez du fromage frais de chèvre qui vient d’ici à côté!

– Oui c’est tout près d’ici! c’est un petit éleveur qui n’a que huit chèvres et qui se lève tous les matins à quatre heures pour les traire…

C’est là que l’Adrienne aurait dû avoir la présence d’esprit de demander ah bon, pourquoi à quatre heures du matin, mais sa tête était déjà ailleurs, bien loin, dans l’Ardèche des années 1970.

– Vous connaissez peut-être Pierre Rabhi? l’interrompt-elle.

Il ouvre de grands yeux puis répond:

– Pierre Rabhi? celui qui a écrit des livres? ah bien sûr, que je le connais!

Alors l’Adrienne lui raconte comment, petite fille en vacances au camping en Ardèche, elle a mangé pour la première fois du fromage de chèvre.

Celui de Pierre Rabhi.

Jamais égalé depuis.

Il y avait bien d’autres échoppes proposant des fromages de chèvre au marché des Vans, pourquoi ses parents s’étaient-ils tout de suite tournés vers ce petit homme brun et sa modeste petite table de fromages sous leur voilage blanc?

– Je crois, dit-elle, que ce qui a tout de suite inspiré confiance à ma mère, c’était son impeccable chemise blanche.

Le jeune homme la regarde d’un air ahuri.

– Sa chemise blanche?

Et la jeune fille qui l’aide à servir les clients lui dit en riant et en montrant du doigt son vieux pull informe:

– Tu sais ce qui te reste à faire, samedi prochain 🙂

I comme inch’Allah!

 
Sur un arbre perchée, Spiderwoman nous montrait une posture de yoga pour maboul. L’avantage de sa tenue, c’est qu’on ne peut pas voir à quel point elle a les joues cramoisies.Je prends mal ma respiration, je crois, ahanait oncle Martial. Et pourquoi ce truc tourne de plus en plus vite? J’aurais mieux fait de choisir le jeu d’échecs… Mais Hourya ne l’entendait pas.
  
Elle comptait et recomptait ses rideaux de coton safran et chaque fois elle arrivait à un chiffre différent. Je suis sûre qu’il m’en manque un, grommelait-elle en recommençant à zéro.Derrière son masque, Anissa avait le fou rire. Vous avez vu sa cape de WonderWoman? hoquetait-elle. Je l’ai faite avec un des rideaux de ma mère. Je parie qu’elle ne s’en apercevra même pas!

Deux consignes de Joe Krapov sont réunies: employer les images avec un début de phrase imposé (en gras) et utiliser des mots d’origine arabe. Merci Joe Krapov!

I comme Il y en a…

« Nous vous aimons »

Mercredi en début d’après-midi, quand on sonne à la porte, Madame est toute surprise de revoir Estevan.

Déjà? se dit-elle, l’année scolaire vient seulement de commencer!

Ils s’installent.
Ça papote.

– Vous savez ce qu’elle nous a dit, la prof de français, à son premier cours? « Je ne suis pas là pour vous aimer, je ne suis pas là pour créer du lien, moi je suis juste là pour enseigner ».

Bon, c’est un point de vue qui n’est pas celui de Madame, qui croit que les élèves apprennent mieux quand il y a du lien, quand ils se sentent aimés.

– Et puis elle a dit: si vous avez des problèmes en orthographe ou à l’oral, je ne peux rien faire pour vous, il est trop tard, c’est que vous êtes un cas désespéré.

Ce doit être le genre de prof qui sait exactement combien de jours la séparent de ses prochaines vacances, pense Madame.

– L’orthographe, dit-elle, ou l’oral, ça peut s’entraîner, on peut continuer à s’améliorer, tout le reste de la vie, même, il n’est jamais trop tard!

Bref, il en avait gros sur la patate, Estevan, et la prof qui disait être là pour enseigner, après les avoir tous bien cassés, avait refusé de répondre à sa première question au sujet du premier devoir.

Alors il est venu la poser à Madame et croyez-moi, ils ont passé ensemble un excellent après-midi.

Mais tout de même, il y a des gens qui ne pourraient pas être profs.

I comme image

Quand le téléphone sonne dimanche en fin d’après-midi, l’Adrienne se précipite, pensant que c’est sa mère ou le petit frère, pour annoncer qu’ils sont bien arrivés à destination. Mais c’est une autre voix, une vieille dame inconnue qui ne se présente qu’en donnant son âge:

– J’ai 85 ans et je connais votre maman depuis l’école primaire.

Alors elle raconte: son mariage, les deux adresses où elle a vécu, et une vieille valise noire.

Puis elle fait un retour en arrière.
En 1942.

– Vous savez comment c’est, dans une classe, il y en a toujours une qui ose plus que les autres. Alors celle-là a dit: on va y aller. Et on y est allées. A trois. On a sonné à la porte, une dame est venue ouvrir. On a dit qu’on voulait voir Jeannine. Alors on a pu monter et là on l’a vue, couchée dans sa robe blanche.

La petite Jeannine, la petite sœur du père, morte le jour de ses huit ans, le 25 mars 1942.

La vieille dame au téléphone enjambe à nouveau les années.
Elle raconte la maladie de son mari.
Que cela a nécessité un départ en maison de retraite et de soins, où elle l’a accompagné, quittant à regret sa maison.
Elle raconte le décès de son mari un an plus tard.
La maison mise en vente.
La vieille valise noire.

Que récemment elle a fini par ouvrir pour en découvrir le contenu: papiers, photos, souvenirs d’une très lointaine époque.

– J’ai fait un tri et j’ai mis l’essentiel dans deux boîtes à chaussures. Mais maintenant, avec le corona, je n’ai plus le droit d’aller dans ma maison. Si j’y vais, je dois rester quinze jours en quarantaine dans ma chambre, et ça, ce n’est pas vivable!

C’est que dans les maisons de retraite, ça ne rigole pas, avec la pandémie. Donc elle a demandé à une ancienne voisine d’aller lui chercher, dans une de ces boites à chaussures, une image.

– Elle a cherché, elle a cherché, son mari commençait même à s’inquiéter où elle restait si longtemps, mais elle ne l’a pas trouvée…

Consternation de la vieille dame.

– J’ai dit à mon amie Daisy de prier saint Antoine pour qu’on la retrouve… et dès qu’on l’aura, on viendra la mettre dans votre boîte aux lettres!

L’image pieuse du décès de la petite Jeannine, que l’Adrienne a déjà en trois exemplaires.

Mais ça, elle ne l’a pas dit à la vieille dame, qui est si heureuse de faire plaisir en transmettant cette relique. 

***

Ci-dessus la photo des deux petites sœurs sur le caveau de famille, Jeannine est la petite brune, comme Ivonne sa maman. 

I comme Il était temps!

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Il était temps que quelqu’un vienne en visite, se dit l’Adrienne en sortant l’échelle pour atteindre le haut des armoires.

Depuis le confinement, plus personne n’avait mis les pieds chez elle.
Sauf dehors, sur la mini-terrasse.
Sauf Estevan.
Ou le petit Léon.
Ou l’ami Philippe.
Mais avec eux on ne courait pas grand risque qu’ils voient la poussière sur les boîtes de rangement.

L’Adrienne, quand il s’agit de ménage, agit souvent comme ces élèves qui prétendent étudier plus efficacement dans la précipitation de l’urgence, en dernière minute. Qu’alors ils réussissent en un éclair à faire ce qui leur prend normalement des heures. Qu’alors rien ne vient ralentir leur rythme de travail.

Bref, jeudi l’Adrienne a fait le ménage à fond et avec diligence parce qu’une ancienne élève s’annonçait pour le lendemain.

Et tout comme à la lointaine époque où elle « faisait les poussières » dans la maison de son enfance et que sa mère contrôlait le travail d’un doigt avisé – le mal est sans remède – cette fois elle avait oublié de passer le chiffon sur les pédales du piano.

***

écrit pour Les Plumes d’Emilie – merci Emilie! – avec les douze mots imposés suivants: précipitation – pied – éclair – boîte – courir – pédale – temps – diligence – minute – risquer – ralentir – remède.

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Par contre dans sa classe Madame faisait le ménage matin et soir 😉

Il suffit de passer le pont…

Vresse: enjamber un pont de claies éphémère en balade, c'est peu banal

Découvert lundi soir à la télé, ce pont de claies qui est construit chaque année sur la Semois pour la saison d’été. Autrefois pour servir de passages aux cultivateurs de tabac, aujourd’hui pour les promeneurs.

vidéo de 2019: https://www.matele.be/embed/?id=80576&r=2

reportage du 8 juin 2020: la construction du pont de claies, une histoire d’artisanat et de tradition:

https://www.rtbf.be/auvio/embed/internal/media?id=2644251&autoplay=1

source de la photo et info ici.

I comme instantané

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Ils allaient du côté de la prairie, là où le vent de la mer garde le paysage libre des fumées des manufactures.

Non pas qu’ils aient conscience de la relative pureté de l’air ni de son importance pour la santé. Mais ils y étaient à l’aise, relativement seuls.

Les mères n’aimaient pas trop qu’ils traînent de ce côté-là, à cause de la falaise.

Il y avait déjà eu des accidents, des glissades fatales, des chutes malencontreuses qu’on se racontait dans les familles pour en avertir les petits enfants.

« Un malheur est si vite arrivé », disait la mère de Tom, et elle savait de quoi elle parlait.

Mais Tom s’en inquiétait fort peu, d’être la prochaine victime d’un coup du sort pour les siens, et c’est toujours lui qui tournait le dos au précipice, se tenait au bord du bord, faisait fi du danger.

En bas, la mer roulait ses vagues, sur le sentier, George roulait sa bille entre ses doigts sans se décider à la lancer. Puis il gronda:

– Enlève-toi de là, Tom! Tu te tiens trop près des billes!

***

Texte écrit pour le 38e devoir de Lakevio du Goût. Merci!

En cherchant chez Harold Harvey une œuvre qui au moins m’inspirerait pour le « devoir de Lakevio du Goût », j’ai vu celle-ci. Elle a immédiatement attiré mon attention car elle est liée à un souvenir qui aujourd’hui me fait sourire mais qui m’a terriblement mortifié et frustré quand est survenu l’évènement. Je suppose que vous aussi aurez quelque histoire à raconter à propos d’enfants, de jeu de billes ou simplement de campagne…

I comme inconnu

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Ces dernières semaines, au Défi du samedi, Walrus s’amuse à proposer des mots comme lemniscate, quidditch, rastaquouère… qui ne font pas du tout partie du vocabulaire de l’Adrienne et pour lesquels elle a bien du mal à écrire un texte.

En voyant que pour aujourd’hui il s’agissait de sofa, elle a cru être tirée d’affaire. Pourtant, à y bien réfléchir, ce mot-là non plus elle ne l’a jamais employé.

Tout d’abord, parce que dans son enfance, il n’y avait ce meuble dans aucune des maisons où elle a été élevée.

Nul divan chez grand-mère Adrienne, mais quatre fauteuils bien rêches au salon, réservés aux jours fastes. Et avec la télé sont apparus deux fauteuils « relax » en skaï bleu.

Pas de canapé non plus chez l’autre grand-mère.

Pas de lit de repos, de méridienne, de causeuse ou d’ottomane chez les parents de l’Adrienne jusque dans les années 70 où un imposant machin de velours vert est arrivé au salon, assorti de deux autres plus petits, bref de quoi asseoir confortablement au moins six postérieurs dans une famille qui n’en comptait que quatre.

Ce qui l’a amenée à réfléchir à ce manque, à cette absence: est-ce que cela aurait une raison profonde? 

Alors elle s’est souvenue des anecdotes de l’ami G*, et de ce livre de Stijn Streuvels, avec l’histoire du fauteuil, que vous pourrez (re)lire ici.