22 rencontres (4.1)

L’Adrienne n’était pas contente.
Pas contente du tout.

– Mais alors!? dit-elle à Elke, la responsable du babbelgroep, si tu me mets avec des néerlandophones, à quoi je sers? Autant rentrer chez moi!

Et vous savez quoi: elle a bien fait de partir, même si Elke n’était pas contente.
Elle a bien fait, parce qu’en sortant du babbelgroep, elle est tombée nez à nez avec son ancien voisin.
Rappelez-vous, celui de son vert paradis d’autrefois.

– Quelle bonne surprise! se sont-ils écriés l’un et l’autre.

Et ils en avaient des choses à se dire, depuis les sept ou huit ans que l’Adrienne a déménagé en ville.

***

photo prise de l’intérieur de la maison d’autrefois, un jour de grand lavage de vitres 😉

Publié dans 22

22 rencontres (22 ter)

– Pour parler « métier », écrit Madame à Joris, qui fait ses premières armes dans l’enseignement, ce serait plus simple si tu venais chez moi, au lieu de tapoter chacun sur son ordi!

Ainsi fut dit, ainsi fut fait.
C’était le 2 juillet et ils y ont passé non seulement l’après-midi, mais aussi toute la soirée.

Aussi Madame a-t-elle été fort étonnée, hier matin, en rencontrant la maman de Joris, très mécontente de son fils:

– Alors il paraît que Joris est venu vous voir? Et il ne m’en a rien dit! Je ne l’ai su que dernièrement! Tout à fait par hasard!

Très remontée contre lui, parce qu’il « prend sa maison pour un hôtel », entre et sort sans dire où il va ni d’où il vient. Contrairement à son autre fils, qu’elle mentionne chaque fois, qui lui donne pleinement satisfaction, mais que Madame ne connaît pas:

– Vous ne connaissez pas Wouter? répète-t-elle à chacune de leurs conversations. Lui n’est pas du tout comme ça!

Puis elle conclut:

– J’aimerais mieux que Joris aille habiter tout seul!

Tout seul, à 21 ans, alors qu’il commence seulement à travailler?

Mais Madame s’est tue, bien sûr 🙂

***

ceci clôt la 3e série des « 22 rencontres »

22 rencontres (21 ter)

– Je ne voulais pas me faire remarquer, répond Hajar à la question de Madame.

Ne pas se faire remarquer, alors que son nom comme son foulard lui collent déjà au moins une ou deux étiquettes?

– Justement, lui dit Madame, ne vaudrait-il pas mieux qu’on te colle la bonne étiquette, celle d’une jeune fille née et scolarisée en Italie jusqu’à ses 14 ans et pour qui par conséquent le néerlandais est d’un apprentissage récent? Donc d’autant plus admirable le niveau que tu as atteint?

– Vous avez raison, dit-elle, la prochaine fois qu’on me pose la question, je le dirai.

Pour autant, se dit Madame, que la situation se représente et qu’un de ses profs de l’an prochain lui demande à son tour, d’un air entendu:

– Je suppose que tu ne parles pas le néerlandais à la maison?

22 rencontres (20 ter)

Madame marchait d’un pas allègre vers sa première piqûre quand elle a rencontré Johanna qui promenait son chien.

C’était début juin, le masque était encore obligatoire en rue, mais elles se sont immédiatement reconnues.

Johanna, depuis à peu près 25 ans, traîne la conviction inébranlable de sa nullité en français – ce que Madame contredit à chaque fois, bien sûr – mais se sent rachetée par son fils aîné, « inexplicablement » bon en français et que Madame a eu en classe aussi.

Aujourd’hui il fait ses premières armes comme prof de FLE.
Par bonheur, il aime ça.
Il l’aime encore au bout de dix mois, c’est un succès 😉
Mais les quelques anecdotes que Johanna raconte font un peu peur à Madame.

– Je vois, dit-elle, qu’il veut être proche de ses élèves. J’espère qu’il est conscient que c’est la corde raide et qu’il faut garder l’équilibre pour rester tout de même celui tient les rênes en main. Toujours!

C’est bien gentil de faire ce que les élèves demandent mais il ne faut pas oublier que chaque minute doit servir à apprendre le français, on n’en a que trois fois cinquante par semaine, c’est très peu 😉

22 rencontres (19 ter)

Appelons-le Simon.

Il est l’un des deux ou trois surdoués dont Madame s’est occupée, ce qui crée forcément des liens.
Il a toujours gardé le contact mais depuis une paire d’années Madame s’est drôlement refroidie.
Peu à peu, il a évolué plus à droite que la droite, au-delà de nos partis déjà bien bruns, pas assez bruns à son goût.
Qui n’est pas le goût de Madame et il le sait.

L’autre jour, il l’a recontactée.
Pour lui demander son avis sur l’écriture inclusive.

Lui, le réfractaire au français, s’intéresse bizarrement beaucoup à ce qui se passe en France.
Chaque fois qu’il contacte Madame, après les politesses d’usage vient un « que pensez-vous de… » et il faut que Madame s’exprime sur Houellebecq, sur Zemmour, ou donc cette fois-ci sur l’écriture inclusive.

Bref, pour une fois ils étaient d’accord 🙂

22 rencontres (18 ter)

Il lui a fait de grands « hello! hello! » avec lâcher de guidon, alors qu’il passait à vélo.

Mais comment a-t-il fait pour me reconnaître si facilement, se demande Madame.
Avec le masque.
Avec les cheveux longs, alors qu’elle avait la coupe plutôt masculine, à l’époque où elle l’avait fait venir dans son bureau pour fermement lui remonter les bretelles, après qu’il avait divulgué des choses sur le papa d’une autre élève.
Sur fb, bien sûr.

Mais comment m’a-t-il reconnue? se dit-elle, nous n’avons eu que trois entretiens en tout et pour tout.

Puis elle se souvient qu’elle porte son manteau rouge à capuche, le même depuis environ vingt ans 😉

22 rencontres (17 ter)

73ème devoir de Lakevio du Goût

mur.jpg

Je suis devant un mur, écrit Lynn à Madame. Je ne sais vraiment pas quoi faire. Et ça me stresse terriblement.

– Je comprends, répond Madame.

C’était mardi dernier. Lynn était convoquée pour recevoir la première dose de vaccin le lendemain.

Mais devinez quoi: précisément celui que tous nos pays voisins venaient de mettre ‘on hold‘, par un effet de dominos auquel la Belgique avait préféré ne pas participer.

Ici, on continuerait à l’utiliser.

Lynn, avec qui Madame avait déjà échangé sur le même sujet quelques semaines auparavant, avait dès le départ été difficile à convaincre de se laisser vacciner.
Elle est sur fb à peu près 24 h sur 24 et il est clair qu’on y trouve plus d' »anti » que de « pro »: les complotistes et autres propagandistes y sont infiniment plus actifs que les scientifiques.

– Je suis devant un mur, écrit-elle.

Puis elle raconte à Madame qu’elle élève entièrement seule ses deux petits enfants, alors vous imaginez, si elle devait mourir d’une thrombose?
Elle peut vous citer des exemples lus ici et là, de jeunes femmes de son âge à qui c’est arrivé.

– Je comprends, répond Madame, qui s’en voudrait d’avoir l’air de lui forcer la main.

Mais qui est bien contente quand le lendemain Lynn lui écrit, photo à l’appui:

– Voilà, c’est fait!

Et elle a un grand sourire:

– J’ai pensé, dit-elle en conclusion, que je me sentirais encore plus mal si je ne me faisais pas vacciner.

***

Texte écrit selon la consigne de Monsieur le Goût:

Il me semble que Lakevio a déjà donné cette toile comme sujet de devoir. Mais j’aime ce mur. Je le connais ce mur… Je connais même le trottoir et le caniveau qui le bordent. Et vous ? Si ce mur vous inspire, dites-le lundi…

Le tableau avait déjà servi chez Lakévio, comme on peut le voir ici.

22 rencontres (16 ter)

69ème devoir de Lakevio du Goût

Devoir de Lakevio du Gout_69.jpg

A seize ans, Simon était le plus grand casse-cou de toute l’école. Ce qui n’est pas peu dire: si vous rassemblez une centaine de garçons de cet âge, il y a de la concurrence.

Son truc, c’était le BMX. Un vélo spécialement conçu pour faire toutes sortes d’acrobaties, comme de se projeter d’un coup sur une balustrade ou n’importe quel autre ‘obstacle’ en ville.

Vous comprenez que le FLE ne l’intéressait pas.
Pas le temps.
Dans le garage de ses parents, il avait installé son propre skatepark et s’entraînait, s’entraînait, s’entraînait.

Alors évidemment, les rues en pente, les murets, les parapets, les marches d’escalier, quel formidable terrain de jeu pour le free style!

– Tu ne devrais pas porter un casque? te protéger les genoux? les coudes? s’inquiétait Madame, à qui il avait envoyé un petit film pour démontrer son savoir-faire.

Mais Simon riait.

Bref, depuis que Madame s’intéressait à ses acrobaties, il condescendait à faire un petit effort en FLE.

– Mais franchement, Madame, à quoi ça va me servir?

Elle l’a revu, des années plus tard, dans un train.

Devinez quoi?

Il avait son BMX 🙂

***

Je ne sais pas si vous aimez les toiles de Maurice Utrillo. Quant à moi, je les aime. Elles m’inspirent toujours quelque chose. Et vous ? Aurez vous quelque histoire à raconter lundi, ayant cette toile pour support à votre imagination ?

22 rencontres (15 ter)

Quand elle est arrivée dans l’école de Madame, elle avait 16 ans, avait des lacunes dans certaines matières et une réelle incapacité ‘sociale’.

Elle était venue pour faire des maths et des sciences et était tellement appliquée qu’elle énervait toute la classe, les meilleurs ne voulaient pas perdre leur place de meilleurs et les moins bons n’ont jamais apprécié une ‘boule’ de plus qui ferait encore monter la moyenne.

Pourtant elle aussi voulait avoir des ami(e)s et il a d’abord fallu qu’elle accepte qu’on parle ouvertement en classe de sa forme d’autisme pour que ses condisciples aient ‘un mode d’emploi’ avec elle et comprennent qu’elle soit traitée différemment.

Bref, ses débuts ont été très durs.

Mais en deux ans elle a fait des progrès énormes dans toutes les matières – oui, même en FLE, sa bête noire 😉 et quelques amitiés.

Elle est allée à l’université pour étudier les sciences.
A fait un doctorat.

On est bien des années plus tard et Madame a été toute surprise et heureuse de recevoir une lettre d’elle.
Toujours la même écriture 🙂

Elle travaille à l’université où elle partage son temps entre des cours qu’elle donne en biologie/biochimie et la recherche dans le domaine de la biotechnologie.

L’imaginer dans ce job d’enseignante fait sourire Madame qui se souvient comment elle a dû être ‘coachée’ pour apprendre à parler devant un groupe 😉

L’imaginer dans son laboratoire fait aussi sourire Madame qui se souvient qu’elle était toujours tellement concentrée sur sa feuille, qu’il fallait aller jusqu’à son banc pour lui signaler « stop! écoute! je vais dire un truc qu’il faut que tu entendes! ».
Probablement que dans son labo il faut que quelqu’un éteigne les lumières pour lui signaler qu’il est l’heure d’aller dormir 😉

Bref, Madame avec cette lettre est tout sourire.

22 rencontres (14 ter)

Madame avait une procuration pour la vente de l’appartement maternel, pour éviter à celle-ci tout souci ou déplacement.

C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée à la signature finale, un lundi soir de la mi-décembre, dans une situation un peu bizarre: signer pour une autre et avoir face à soi la nouvelle propriétaire, une toute jeune ancienne élève (22 ans), son notaire, une autre ancienne élève et deux autres intervenants, l’un papa de deux anciens élèves et l’autre époux d’une ancienne élève.

Bref, une réunion d’anciens qui ne savaient pas les uns des autres que ce lien les unissait 😉

Mais le plus drôle dans cette histoire c’est que Madame, pour la première fois dans sa vie, est arrivée en retard.

Elle avait lu dans les messages du notariat que la signature aurait lieu par visioconférence et attendait donc devant son ordi – une heure à l’avance! – qu’on lui envoie le lien et le mot de passe.