22 rencontres (4.10)

Quand Madame a dû venir s’installer en ville, elle a tout fait pour que la maison soit en ordre et aux normes, toit, portes et fenêtres, électricité, elle a peint, tapissé, planté dans son jardinet.

Elle a cru qu’après tout ça elle serait tranquille pour un bon bout de temps.

Hélas ça ne s’est jamais arrêté, comme vous le savez si vous passez régulièrement par ici 😉

Bref, c’était au tour du chauffage au gaz à être renouvelé et comme d’habitude, il y a eu quelques dégâts collatéraux, une fuite d’eau par ici, une autre par là, jusqu’au moment où la firme a envoyé un gars « d’ici » au lieu du duo comique west-flamand qui avait fait l’installation tout en racontant des blagues racistes.

Bien sympa, le jeune homme, et tout en travaillant à la clé anglaise de-ci, de-là, il racontait sa vie.

Son âge, sa situation de famille, ce que faisaient ses parents, dans quelle maison se trouvait son berceau, son employeur précédent chez qui il s’est cassé le dos.

Puis, inévitablement, l’école.

Celle de Madame, bien sûr 🙂

Où il n’a tenu le coup qu’un an: il n’a pas supporté qu’on lui interdise de passer ses récrés à embrasser sa copine 😉

Il avait douze ans, elle deux de plus.

22 rencontres (4.9)

C’était l’autre dimanche, lors d’une marche autour de la ville. Madame dépasse un couple et se retourne pour faire un grand sourire et un ‘hello!’ à l’élément féminin du duo.

– Bonjour, répond-elle. Vous me connaissez encore?
– Bien sûr! fait Madame.

Et pour la première fois elle ajoute sans gêne aucune:

– Par contre, je ne me souviens plus de ton nom.

Et vous savez quoi?
ça n’a posé aucun problème ni causé aucun drame international 🙂

Dès aujourd’hui, s’est dit Madame en rentrant chez elle, plus de tergiversations ni de manœuvres de retardement dans l’espoir que le nom jaillisse en mémoire: on annonce tout de go qu’on a oublié.

Privilège de l’âge 🙂

22 rencontres (4.8)

Madame a revu Machteld et son frère Steven. Ils étaient ses élèves dans les années nonante. Ils avaient des parents charmants et étaient des élèves exemplaires.

Elle a été émue par Wouter, qui a la même démarche et la même mèche de cheveux bruns qui lui retombe sur le front, à cinquante ans comme à quinze, l’unique année où elle a été prof de FLE en troisième.

Elle a bien observé le jeune homme qui accompagnait Ans et elle a pensé que c’était sûrement bon signe qu’il soit là, à ses côtés, en ce jour.
« J’ai enfin rencontré quelqu’un avec qui je me vois faire ma vie. Il s’appelle Sam. », avait dit Ans le mois précédent, et Madame en avait été très heureuse pour elle.

Bref, Madame était d’enterrement samedi dernier et c’est toujours triste de revoir des gens dans ces conditions-là.

22 rencontres (4.7)

Bien sûr que Madame est fière de ceux qui obtiennent un doctorat en astrophysique avec la mention summa cum laude.

Bien sûr.

Ne serait-ce que parce qu’elle aime y voir la preuve que son école les a bien formés.
A jeté de bonnes bases, comme on dit.

Mais combien plus son cœur se réjouit (et se ramollit ;-)) quand il s’agit d’une Nabila pour qui le néerlandais est une deuxième ou une troisième langue et qu’après un parcours laborieux dans des classes de professionnelle – où elle n’aurait jamais dû être – elle atteint enfin son but: poursuivre des études supérieures pour devenir institutrice maternelle.

– Les premiers mois, dit-elle, ça a été vraiment dur! Je suis la seule à avoir été envoyée chez un logopède (1), j’en ai pleuré! Mais j’ai tenu bon. Je me suis dit: Nabila, tu veux faire ce métier, tu as besoin de maîtriser parfaitement le néerlandais, alors vas-y! Accroche-toi! Donne tout ce que tu peux!

Oui, elle a la vocation prof.
Au point de corriger ses sœurs et ses amies désormais quand elles parlent mal le néerlandais: ‘de’ ou ‘het’, ‘die’ ou ‘dat’, l’omission des consonnes finales, ‘gij/jij’, elle ne laisse plus rien passer.

Pour leur bien, évidemment 😉

***

(1) ce que vous Français appelez orthophoniste

22 rencontres (4.6)

Il avait seize ans et n’avait pas fait son ‘coming out‘ mais des copains de classe avaient « deviné » et ça l’avait encore plus marginalisé.

Il n’y a pas plus bêtement machiste que ces petits mecs qui n’ont que trois poils de barbe. On le leur pardonne, parce que généralement ça leur passe sans trop de dommages collatéraux, mais dans ce cas-ci, il y avait beaucoup de mal-être.

Il faut dire que même sans ‘coming out‘, le garçon était un OVNI parmi les gars et les filles de son année: ce qui l’intéressait, c’était l’art, la philosophie, la littérature, le théâtre.
Avec de tels centres d’intérêt, on se sent bien seul, dans une cour de récré 🙂

Alors, pendant la pause de midi, il venait discuter avec Madame.

Une douzaine d’années ont passé et de temps en temps, il donne de ses nouvelles.
Ou un conseil de lecture 🙂
Il est toujours fier de préciser qu’il a lu le livre « en français ». Pourtant Madame y a peu de mérite, elle ne l’a eu qu’une demi-année comme élève.

Bref, Madame et lui avaient rendez-vous dans la ville universitaire où il vit et travaille aujourd’hui, et c’était un vrai bonheur de voir comme il va bien.

22 rencontres (4.5)

– Jonas? Je ne me trompe pas? C’est bien toi?

Il est un peu étonné.
Les masques, les années, la coiffure corona 😉
Et puis qui penserait que sa prof de FLE a besoin d’une tronçonneuse, n’est-ce pas.

– Le français n’était pas ta matière préférée, continue Madame en souriant des yeux et de la voix, comme on fait de nos jours.

– Oh si! si, si! d’ailleurs maintenant que j’ai une petite fille de deux ans, je lui chante des chansons en français!

Les anciens élèves, ils étonneront toujours Madame.

22 rencontres (4.5)

Madame revenait du cimetière quand elle a croisé Lise qui s’y rendait.

C’était un beau dimanche froid de début janvier et toutes deux avaient apparemment eu cette même envie, d’aller dire bonjour à une Tantine bien-aimée.

Mortes trop tôt, comme tous ceux auxquels on tient, mais dans le cas de Lise, c’était vraiment beaucoup trop tôt. A-t-on idée d’envoyer un mal incurable à une maman de trois jeunes enfants?

Bref, Lise et Madame ne s’étaient pas vues depuis l’avant-covid et avaient deux ou trois choses à se raconter.

Et c’était bien.

Madame est contente d’avoir pris la bonne résolution de marcher au moins une heure par jour en 2022: elle pourra faire encore plus de belles rencontres 🙂

22 rencontres (4.4)

Il s’appelle Youssef et est un de ces héros de la vie ordinaire.

Un de ces gamins qui à moins de seize ans était déjà responsable des deux petites sœurs – les conduire à l’école, les ramener à la maison, leur faire à manger, les aider pour leurs devoirs – parce que papa travaille sur des chantiers et maman est très malade.

Tumeur au cerveau.

Nous sommes quelques années plus tard.
Youssef est toujours sur tous les fronts, même si les petites sœurs ont grandi – elles sont dans le secondaire, à présent – et si la maman s’en est sortie.
Plus ou moins.

Bref, quel bonheur de le revoir!

Quel grand bonheur!

22 rencontres (4.3)

C’était un de ces événements où Madame ne pensait pas retourner un jour mais les messieurs du « service club » avaient fait appel à elle pour un témoignage.

Sous forme d’interview, ce qui est un peu moins spontané que ce qu’on croirait: ils avaient voulu savoir à l’avance ce que Madame raconterait.

Bref, c’était ce genre de réunion mondaine où elle se tient légèrement à l’écart en attendant de monter sur le podium et fait une des choses qu’elle aime beaucoup: observer le genre humain.

Et là, il y avait de quoi 😉

A sa grande joie, il y avait ce soir-là deux nouveaux membres dans la foule, Pieter et Pieter, deux anciens élèves – le grand brun déjà marié et papa d’une petite fille – deux anciens gamins qui aujourd’hui font apparemment partie d’une certaine élite financière locale.

Ce qui ne les a pas empêchés, pendant toute la conversation après la partie officielle, de parler principalement du temps où ils avaient dix-sept ans et n’étaient pas sérieux.

Toujours pareils à eux-mêmes, le grand brun, beau gosse, sûr de lui, la tête en arrière, le dos droit, et le petit blond, à l’élocution et à la gestuelle agitées. Aujourd’hui, il est pharmacien.

– Vous savez, dit-il, que plusieurs profs ont prévenu mes parents contre Pieter, disant que cette amitié aurait une mauvaise influence sur moi?

Le grand brun rit. Il a toujours été fier de sa « mauvaise réputation ».

– Moi, dit-il, je n’ai vraiment commencé à travailler qu’à l’université. Là je me suis dit: bon, maintenant c’est ton choix, c’est toi qui as voulu être là, maintenant tu bosses.

22 rencontres (4.2)

Le week-end dernier, un tas d’activités « nature » étaient organisées et bien sûr l’Adrienne s’était inscrite pour une promenade guidée par les « trage wegen« , comme on les appelle ici, ces chemins de traverse et autres sentiers qui ont souvent disparu et qu’on essaie de remettre à l’honneur.

– Tiens, se dit-elle en voyant l’homme qui devait les guider, sa tête me dit quelque chose…

Ce n’est que deux ou trois kilomètres plus tard qu’elle s’est souvenue: le papa de Hannelore!

Madame vous a déjà parlé d’elle à l’occasion d’un devoir de lakévio du Goût: à seize ans, Hannelore était complètement gothic et très mal dans sa peau. Aujourd’hui elle va bien et vit sa vie rêvée, au Cap-Vert.

Après la promenade, en allant remercier le guide, elle s’est tout de même décidée à se faire connaître et a conclu d’un:

– Je vais tout de suite lui envoyer un petit message pour lui raconter que j’ai passé l’après-midi avec son papa 🙂
– Ah! fait-il, on est un peu en froid en ce moment, elle et moi…
– Oui je sais, fait Madame (elle ne les a jamais connus autrement qu' »en froid » ;-))
– Elle est tellement extrême, ajoute-t-il, comme pour s’excuser.
– Oui je sais, répète Madame.

Le soir elle a eu une longue conversation avec Hannelore, aucune des deux n’a parlé de tensions avec le papa.

Par contre il a beaucoup été question du Cap-Vert et de son nouveau projet: y ouvrir un petit hôtel!