22 rencontres (7 ter)

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– Madame! je suis en psychiatrie! écrit-il comme s’il s’agissait d’une vraie bonne nouvelle.

Alors, comme Madame suppose qu’il s’y ennuie ferme, elle lui demande s’il a le droit d’avoir des visites et rendez-vous est pris pour le lendemain.

Bien sûr, le renseignement qu’il lui a donné est tout faux, les visites ne sont admises qu’à partir de 17.00 h. et pas 16.00 h. Mais on laisse tout de même entrer Madame:

– Allez-y, dit l’infirmière bien à l’abri dans son cagibi, allez-y, puisqu’il est là.

Evidemment qu’il est là, se dit Madame, où serait-il d’autre?

Ce sont de joyeuses retrouvailles et de longues confidences jusqu’à ce qu’on apporte le repas du soir. Alors on se quitte avec la promesse de se tenir au courant des évolutions.

Mais quand Madame veut quitter l’aile psychiatrique, la personne de garde à l’entrée lui demande:

– Comment l’avez-vous trouvé?

Et ça, ça embête beaucoup Madame, qui ne veut pas avoir l’air de trahir la confiance qu’on a mise en elle.

– Rassurez-vous, dit le psychiatre, vous ne pouvez rien faire de mal, en donnant votre réponse, que ce soit un oui ou un non, c’est juste pour savoir s’il est toujours comme ça ou si vous l’avez trouvé changé, différent de ce qu’il est d’habitude…

Quinze jours exactement ont passé depuis et elle est encore « puzzled » par cette question.

22 rencontres (6 ter)

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– Bonjour, Madame! dit un grand gars aux jambes largement étalées devant lui.

– Oh! bonjour! répond joyeusement Madame, tout en cherchant follement son prénom, son nom, quelque chose où raccrocher sa défaillante mémoire.

Il n’y a pas six mois qu’elle l’avait encore en classe, pourtant. Et qu’il était précisément celui qui lui donnait le plus de fil à retordre. Dyslexique et réfractaire au français 😉 Et voilà qu’ils se retrouvent tous les deux à bavarder dans la salle d’attente du médecin, comme de vieilles connaissances. Heureusement pour les épanchements, ils avaient le lieu pour eux seuls.

Mais ne croyez pas, amis lecteurs, qu’une rencontre en cet endroit soit la plus désagréable.
Il y a plus fort.
Il y a l’infirmière du service de radiologie, par exemple.
La plus gentille et la plus jolie des Julie, à qui vous devez confier votre corps.

Vous avez même déjà dû le confier à un médecin, un spécialiste, la plus charmante et la plus intelligente des Annelien (prononcer anneline), dont vous savez encore exactement à quel banc, dans quelle rangée, elle était assise. 

C’est là qu’on se dit qu’on peut comprendre les collègues qui préfèrent continuer à habiter à quinze, trente ou quarante kilomètres de l’école.
Aucun élève ne voit leur caddie.
Aucun ne voit les secrets de leur corps.

Mais ils ratent tellement de belles rencontres 🙂

22 rencontres (5 ter)

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– Madame! dit Y***, j’ai fait une découverte importante!

– Ah bon! je t’écoute…

– Je crois que j’ai la même chose que vous!

La même chose que moi, se dit Madame avec un brin de panique, mais de quoi il parle? qu’est-ce que ça pourrait bien être?

– Je suis autiste!

Il en semble tout joyeux.

Madame par contre se demande comment et pourquoi il a pu comprendre un jour, au fil de leurs nombreuses conversations ces trois dernières années, qu’elle serait autiste.

– Et comment tu en es arrivé à cette conclusion? demande-t-elle prudemment.

S’en suit une longue explication qui prouve bien qu’il n’a qu’une vague idée de ce qu’est l’autisme, d’ailleurs il hésite encore, peut-être souffre-t-il du syndrome d’Asperger?

– Je ne crois pas, dit Madame, qui lui conseille d’aller en parler avec son successeur, à l’école. Et lui donne quelques liens où trouver les bonnes infos.

Bref, deux ou trois conversations plus tard, il conclut:

– Peut-être que le psychologue a raison et que j’ai l’ADHD (TDAH, en France), tout simplement…

Pauvre cher, très cher Y***, Madame l’adopterait tout de suite, s’il se trouvait sans père et mère.

Chaque fois qu’elle le rencontre, elle le serre sur son cœur.

Si elle ou lui étaient autistes, ils ne le feraient sans doute pas 😉

 

22 rencontres (4 ter)

2019-10-30 (13)

Il y a d’autres rencontres que celles qu’organise le hasard pour Madame avec ses anciens élèves.

Il y a aussi celles qui ne doivent rien au hasard et qui rendent l’Adrienne très heureuse de voir « en vrai », petit à petit, quelques-uns de ses blogamis.

C’est ainsi qu’après avoir rencontré Walrus, Câline, Pivoine, Caro, GBalland, Tania, Colo, Loulou… (ciel! pourvu qu’elle n’oublie personne, c’est toujours dangereux ce genre de liste qu’on veut exhaustive), elle a enfin pu voir « en vrai » l’amie Berthoise.

Et tout ça, croyez-le, c’est du bonheur.

Merci à vous tous!

***

photo prise le 30 octobre au Loir dans la théière, où comme vous pouvez le constater, Berthoise et l’Adrienne ont fêté l’événement en s’offrant une gâterie 🙂

22 rencontres (3 ter)

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C’est en se rendant à un de ses (trop nombreux) cours de musique que Madame a eu la chance de croiser Asma, qui était allée chercher son petit frère à l’école.

Quel bonheur de la voir, heureuse et enthousiaste de son choix d’études!

Asma, c’est celle qu’il fallait convaincre de s’arrêter de travailler, le soir, de cesser de réviser, et de prendre aussi un peu le temps de vivre, de se détendre, de se reposer.

Asma, c’est celle sur qui tous les autres élèves de la classe pouvaient compter pour qu’elle leur passe ses notes de cours ou leur réexplique une leçon. Que ce soit parce qu’ils avaient été absents ou inattentifs. Une infinie bonté, une infinie patience.

Le jour où Madame aura besoin d’une infirmière, c’est à Asma qu’elle aimerait confier sa santé chancelante ou ses dernières heures de vie.

22 rencontres (2 ter)

C’est par un bel après-midi du printemps dernier qu’en se rendant à l’académie de musique, Madame a vu William caracoler sur un toit.

De battre son cœur s’est arrêté, pour se remettre tout de suite après à une vitesse trop supérieure pour être honnête.

Elle devait sans doute le regarder si intensément que lui aussi l’a vue et lui a fait un grand salut.

– Bonjour, Madame!
– William, s’il te plaît, fais attention! n’a-t-elle pu s’empêcher – fort inutilement – de lui crier.

Alors lui, bien sûr, a ri de ses craintes.

– J’ai l’habitude, il a dit, avec cette hubris d’avant la catastrophe.

***

Ce mois-ci, Madame a contacté William. Pour qu’il vienne travailler à son toit.

Voilà cinq ans que la coupole est installée et cinq ans qu’elle prend l’eau par en-dessous et qu’il y a de la condensation entre la double paroi.

Celui qui l’a (mal) installée fait la sourde oreille. Alors donnons ce travail à William, qui entre-temps a repris – avec un de ses frères – l’entreprise paternelle.

Elle n’aura pas trop de souci à se faire: il ne devra caracoler que sur le toit plat au-dessus de la cuisine, celui où même Madame se promène parfois sans ressentir le vertige qu’elle a déjà sur un escabeau 🙂

– J’ai confiance, lui dit-elle, que tu feras du bon travail. C’est toi qui un jour en classe m’as convaincue qu’un bon toit était l’essentiel dans une maison 😉

***

photos du dessus, le toit au moment de l’achat, photos du dessous, le toit pendant les travaux, il y a cinq ans.

22 rencontres (1 ter)

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Madame et sa mère étaient attablées chez le traiteur italien dans le but d’y savourer un cappuccino quand quatre personnes sont venues s’installer à côté d’elles. Un couple de grands-parents, une jeune femme et une ravissante petite fille d’environ trois ans.

– Tiens, se dit Madame, je connais ce monsieur.

Alors elle lorgne le plus discrètement possible vers la jeune femme à côté d’elle. Mais bien sûr! c’est Anissa! Son papa est toujours aussi maigre et sec, plus encore peut-être qu’il y a dix ans, et sa moustache un peu plus grise.

Anissa n’a quasiment pas changé et Madame voit avec plaisir comment elle s’occupe de sa petite fille, une mini-Anissa remuante et mignonne à croquer, qui prend entre de délicats petits doigts aux ongles minuscules laqués de fuchsia, un petit pain que sa maman a tartiné de confiture. Parce qu’on peut aussi venir chez le traiteur italien pour y prendre son petit déjeuner.

Madame s’interroge: va-t-elle engager la conversation avec Anissa ou continuer à écouter les papotages de sa mère? Elle opte pour la deuxième solution.

Rentrée chez elle, elle trouve un message d’Anissa: Chère Madame, je crois que vous ne m’avez pas reconnue mais j’étais bien contente de vous revoir.