22 rencontres (12 ter)

C’est aux rayons des fruits et légumes que Madame a rencontré Suzan et malgré le masque ou les quatre années passées, elles se sont reconnues tout de suite.

Par bonheur, Suzan avait le temps de faire une parlote, de sorte que Madame a pu vérifier que ses cordes vocales fonctionnaient encore 😉

Suzan allait bien, disait-elle, malgré les circonstances actuelles: elle était contente de pouvoir continuer à pratiquer son sport.

Madame se souvient très bien à quel point son équipe de basket, l’amitié des autres joueuses et les encouragements de l’entraîneuse lui étaient nécessaires.

Deux jours plus tard, le gouvernement décrétait que tous les sports en salle seraient interdits jusqu’à nouvel ordre.

22 rencontres (12 ter)

Un jour, comme ça, allez savoir pourquoi, l’Adrienne regarde le gros meuble à six tiroirs, héritage de l’arrière-grand-père, et se dit que ce serait tout de même beaucoup mieux si à sa place il y avait une fine étagère où mettre des livres.

Les mesures prises, elle s’est mise à la recherche de l’objet, d’abord dans les catalogues en ligne, puis dans les magasins de sa ville. De ceux qui font de l’ersatz Ikea et – bizarrement – viennent tous de pays situés plus au nord.

C’est en sortant d’un de ceux-là qu’elle se fait apostropher par Nora:

– Bonjour Madame!
– Mais comment as-tu fait pour me reconnaître? Moi je ne reconnais plus personne, avec le masque!
– Je vous ai reconnue dès que vous êtes entrée, rit Nora.

ça fait pourtant bien trois ans qu’elles ne se sont plus vues et entre-temps Madame a les cheveux mi-longs.

Bref, le magasin est vide, ça donne le temps de bavarder et de constater que Nora fait tout de même des choses plus utiles que ses petits films sur youtube où on la voit se préparer à aller en cours, se préparer à faire du shopping, se préparer à aller étudier avec deux copines ou dévoiler ses secrets de maquillage et sa recette de pâtes à crêpes 🙂

22 rencontres (10 ter)

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Imaginez le bonheur de Madame quand, dans une des rues du centre ville, elle voit venir vers elle une ancienne élève, que depuis de très nombreuses années elle ne voit plus que sur fb, étant donné qu’elle habite au Bangladesh.

Ah! maudits soient ces masques et ces distances imposées, qu’une telle occasion unique offerte par le hasard ne puisse se fêter d’une solide accolade!

Mais on ne s’est pas plaintes et on a longuement bavardé, jusqu’à ce que la petite dernière (6 ans depuis quelques jours) commence à trouver que ça avait assez duré.

– Tu sais, lui dit Madame, c’est toi et tes filles que je cite en exemple chaque fois qu’un parent d’élève émet des craintes au sujet d’une éducation bilingue.

Elle rit.

– Il suffit de tout garder bien séparé, répond-elle.

Ce qui est effectivement LA règle à suivre.

Pour ses trois filles, il y a la langue du papa, le bengali, la langue de la maman, le néerlandais, la langue de l’école, au lycée français de Dacca. Puis en secondaire les langues étrangères, l’anglais et l’espagnol.

– Quand mon aînée a dû faire le choix des études supérieures, je lui ai dit: « Fais quelque chose avec ça, ta connaissance du bengali et du néerlandais, tu cumules deux langues rares! » mais vous savez ce qu’elle fait? Un master en langues orientales anciennes! Elle apprend le hindi et le sanskrit.

🙂

22 rencontres (12 ter)

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Elle est de celles à qui Madame n’a pas donné cours mais dont elle a eu soin, pendant une longue année, après qu’on lui avait détecté la maladie de Hodgkin.

Elle est de celles pour qui Madame a dû concocter un programme adapté, pour qu’elle puisse terminer avec succès ses études secondaires en maths-sciences.

Elle est de celles qui ont perdu tous leurs cheveux, mais pas leur courage.
Une de ces admirables qui pleurait le soir quand personne ne la voyait.

Trois ans ont passé de six mois en six mois, qui la feront entrer dans les statistiques positives: au bout de cinq ans, plus de quatre-vingts pour cent des patients ont survécu. Elle a toujours voulu croire qu’elle serait de ceux-là.
Et Madame aussi, bien sûr.

Alors pour fêter ça, elles se voient de temps en temps et ont tellement de choses à se raconter qu’il faut un repas et tout l’après-midi jusqu’au soir.

– Dès que tu auras ton diplôme de psychologue, lui dit Madame, je viendrai chez toi en consultation.

Elles ne perdront pas de temps à tâter le terrain et pourront tout de suite aller à l’essentiel, vu qu’elles se sont déjà à peu près tout raconté 😉

22 rencontres (11 ter)

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Une fois de plus l’Adrienne s’était fiée à son légendaire sens de l’orientation et avait décidé de couper à travers les prés et les bois au lieu de suivre la route.

Elle a joyeusement gravi la colline et s’est retrouvée au milieu des hêtres, tous pareils les uns aux autres, à une croisée de chemins, sans savoir lequel prendre.

C’est à ce moment-là que deux molosses ont déboulé en aboyant violemment et en montrant les dents.

Bon, se dit-elle, restons immobile, leur maître finira bien par arriver, lui aussi.

Ce n’était pas un maître, mais une jeune femme qui est arrivée tranquillement un peu plus tard, sans une excuse pour les chiens non tenus en laisse, alors que quelques jours avant ils avaient été la cause de l’abandon d’un faon par sa mère:

– Je ne me suis pas dépêchée, dit-elle, je voyais de loin que vous n’aviez pas peur des chiens.
– Normalement, a répondu l’Adrienne, les chiens sont mes amis.

Mais elle s’est heureusement abstenue d’ajouter un commentaire acerbe sur l’obligation de tenir les chiens en laisse parce qu’à ce moment-là, la jeune femme lui a dit:

– Mais je vous connais! Vous avez été mon prof de français!

Elle se souvenait de tout et était si enthousiaste de ses années sur les bancs d’école qu’elle avait décidé de poursuivre l’étude des langues dans l’enseignement supérieur. Hélas, l’Adrienne redevenue Madame ne pouvait en dire autant: elle ne se souvenait de rien.

Et aujourd’hui encore, maintenant qu’elles sont ‘amies’ sur fb, elle scrute ce visage pour en conclure chaque fois que vraiment, il ne lui dit rien du tout!

***

Alors vous comprenez, ce 44e devoir de Lakevio du Goût, c’est aux antipodes du billet du jour, où vous avez deux femmes qui ne fument pas, ne se maquillent pas, ne portent pas de boucles d’oreilles, n’écartent pas les jambes pour s’asseoir à cheval sur une chaise retournée et ne portent pas de mini-jupe 😉  

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Du rififi chez les dames ou autre chose ?
Cette toile de Jack Vettriano amène tant de questions…
Qu’en pensez-vous ?

Que cette toile est un gros GROS cliché…

22 rencontres (10 ter)

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Depuis la mi-mars, il faut réserver sa tranche horaire si on veut faire ses achats au petit magasin bio de la ville. C’est ainsi que Madame est la première cliente de la semaine, vu que c’est fermé le lundi et le mardi et que ça ouvre le mercredi à onze heures du matin.

Chaque mercredi, Madame y voit Maureen, une ancienne élève qui aide à faire la mise en place, vu qu’en ce moment les étudiants ne sont pas en « kot » et suivent leurs cours à domicile.

Parfois, elle rencontre aussi Maureen en ville, poussant un landau. Sa grande sœur travaille et on ne peut plus confier les petits enfants à leurs grands-parents, alors Maureen donne un coup de main et promène bébé.

En se rendant d’un pas allègre au magasin bio un mercredi en début de mois, Madame voit Maureen et le bébé de l’autre côté de l’avenue. A cause du bruit des travaux, elle lui fait de grands gestes et indique par signes qu’elle se rend là où elles se voient d’habitude en cette heure.

Bizarre, se dit-elle, que Maureen n’aide pas pour l’ouverture du magasin, aujourd’hui!

Mais qui voit-elle en y arrivant? Maureen, évidemment!

Ça alors! lui dit Madame en riant, je viens de faire tout un cinéma muet avec une jeune fille dans la rue, en croyant que c’était toi!

Bref, elles ont bien rigolé.

22 rencontres (9 ter)

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Vous connaissez les consignes: sortir pour les courses, oui, mais de préférence seul.e.

Par bonheur, la maman de Léa n’en avait pas tenu compte, de sorte que Madame, en cherchant la poudre de cacao, s’est retrouvée caddie contre caddie avec Léa.

Heureusement que les caddies étaient là, d’ailleurs, pour arrêter ce grand élan qui les poussait l’une vers l’autre, vers les grands câlins interdits.

Quel bonheur, cette rencontre!

Quel bonheur de voir et d’entendre qu’elle va bien!
Qu’elle a fait le bon choix d’études.
Qu’elle a des ami.e.s.
Qu’elle a enfin trouvé sa place dans sa famille.

Madame est rentrée chez elle sans farine, sans poudre de cacao, sans levure.

Mais avec un grand bonheur au cœur.

***

Léa est un nom d’emprunt. On ne sait jamais 😉

22 rencontres (8 ter)

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Il y a un avant et un après. Avant, c’était le mois dernier, quand Abdel était fier d’annoncer qu’il avait réussi tous ses examens avec le jury central et qu’il a entamé le deuxième semestre dans une école supérieure.
Pour devenir agent immobilier 🙂

Après, c’est ce moi-ci, quand Rania annonce qu’elle va faire ‘deux années en une’, grâce à ce même jury central, pour en finir plus vite avec l’école secondaire et commencer ses études supérieures dès l’année scolaire prochaine.
Pour faire un travail administratif ou du secrétariat.

Avant, c’était en face à face, on se serrait les mains, on se faisait l’accolade ou même un gros câlin.

Après, c’est par écran interposé.

Mais ça n’enlève rien à la fierté de Madame 🙂

22 rencontres (7 ter)

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– Madame! je suis en psychiatrie! écrit-il comme s’il s’agissait d’une vraie bonne nouvelle.

Alors, comme Madame suppose qu’il s’y ennuie ferme, elle lui demande s’il a le droit d’avoir des visites et rendez-vous est pris pour le lendemain.

Bien sûr, le renseignement qu’il lui a donné est tout faux, les visites ne sont admises qu’à partir de 17.00 h. et pas 16.00 h. Mais on laisse tout de même entrer Madame:

– Allez-y, dit l’infirmière bien à l’abri dans son cagibi, allez-y, puisqu’il est là.

Evidemment qu’il est là, se dit Madame, où serait-il d’autre?

Ce sont de joyeuses retrouvailles et de longues confidences jusqu’à ce qu’on apporte le repas du soir. Alors on se quitte avec la promesse de se tenir au courant des évolutions.

Mais quand Madame veut quitter l’aile psychiatrique, la personne de garde à l’entrée lui demande:

– Comment l’avez-vous trouvé?

Et ça, ça embête beaucoup Madame, qui ne veut pas avoir l’air de trahir la confiance qu’on a mise en elle.

– Rassurez-vous, dit le psychiatre, vous ne pouvez rien faire de mal, en donnant votre réponse, que ce soit un oui ou un non, c’est juste pour savoir s’il est toujours comme ça ou si vous l’avez trouvé changé, différent de ce qu’il est d’habitude…

Quinze jours exactement ont passé depuis et elle est encore « puzzled » par cette question.

22 rencontres (6 ter)

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– Bonjour, Madame! dit un grand gars aux jambes largement étalées devant lui.

– Oh! bonjour! répond joyeusement Madame, tout en cherchant follement son prénom, son nom, quelque chose où raccrocher sa défaillante mémoire.

Il n’y a pas six mois qu’elle l’avait encore en classe, pourtant. Et qu’il était précisément celui qui lui donnait le plus de fil à retordre. Dyslexique et réfractaire au français 😉 Et voilà qu’ils se retrouvent tous les deux à bavarder dans la salle d’attente du médecin, comme de vieilles connaissances. Heureusement pour les épanchements, ils avaient le lieu pour eux seuls.

Mais ne croyez pas, amis lecteurs, qu’une rencontre en cet endroit soit la plus désagréable.
Il y a plus fort.
Il y a l’infirmière du service de radiologie, par exemple.
La plus gentille et la plus jolie des Julie, à qui vous devez confier votre corps.

Vous avez même déjà dû le confier à un médecin, un spécialiste, la plus charmante et la plus intelligente des Annelien (prononcer anneline), dont vous savez encore exactement à quel banc, dans quelle rangée, elle était assise. 

C’est là qu’on se dit qu’on peut comprendre les collègues qui préfèrent continuer à habiter à quinze, trente ou quarante kilomètres de l’école.
Aucun élève ne voit leur caddie.
Aucun ne voit les secrets de leur corps.

Mais ils ratent tellement de belles rencontres 🙂