22 rencontres (16 ter)

69ème devoir de Lakevio du Goût

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A seize ans, Simon était le plus grand casse-cou de toute l’école. Ce qui n’est pas peu dire: si vous rassemblez une centaine de garçons de cet âge, il y a de la concurrence.

Son truc, c’était le BMX. Un vélo spécialement conçu pour faire toutes sortes d’acrobaties, comme de se projeter d’un coup sur une balustrade ou n’importe quel autre ‘obstacle’ en ville.

Vous comprenez que le FLE ne l’intéressait pas.
Pas le temps.
Dans le garage de ses parents, il avait installé son propre skatepark et s’entraînait, s’entraînait, s’entraînait.

Alors évidemment, les rues en pente, les murets, les parapets, les marches d’escalier, quel formidable terrain de jeu pour le free style!

– Tu ne devrais pas porter un casque? te protéger les genoux? les coudes? s’inquiétait Madame, à qui il avait envoyé un petit film pour démontrer son savoir-faire.

Mais Simon riait.

Bref, depuis que Madame s’intéressait à ses acrobaties, il condescendait à faire un petit effort en FLE.

– Mais franchement, Madame, à quoi ça va me servir?

Elle l’a revu, des années plus tard, dans un train.

Devinez quoi?

Il avait son BMX 🙂

***

Je ne sais pas si vous aimez les toiles de Maurice Utrillo. Quant à moi, je les aime. Elles m’inspirent toujours quelque chose. Et vous ? Aurez vous quelque histoire à raconter lundi, ayant cette toile pour support à votre imagination ?

22 rencontres (15 ter)

Quand elle est arrivée dans l’école de Madame, elle avait 16 ans, avait des lacunes dans certaines matières et une réelle incapacité ‘sociale’.

Elle était venue pour faire des maths et des sciences et était tellement appliquée qu’elle énervait toute la classe, les meilleurs ne voulaient pas perdre leur place de meilleurs et les moins bons n’ont jamais apprécié une ‘boule’ de plus qui ferait encore monter la moyenne.

Pourtant elle aussi voulait avoir des ami(e)s et il a d’abord fallu qu’elle accepte qu’on parle ouvertement en classe de sa forme d’autisme pour que ses condisciples aient ‘un mode d’emploi’ avec elle et comprennent qu’elle soit traitée différemment.

Bref, ses débuts ont été très durs.

Mais en deux ans elle a fait des progrès énormes dans toutes les matières – oui, même en FLE, sa bête noire 😉 et quelques amitiés.

Elle est allée à l’université pour étudier les sciences.
A fait un doctorat.

On est bien des années plus tard et Madame a été toute surprise et heureuse de recevoir une lettre d’elle.
Toujours la même écriture 🙂

Elle travaille à l’université où elle partage son temps entre des cours qu’elle donne en biologie/biochimie et la recherche dans le domaine de la biotechnologie.

L’imaginer dans ce job d’enseignante fait sourire Madame qui se souvient comment elle a dû être ‘coachée’ pour apprendre à parler devant un groupe 😉

L’imaginer dans son laboratoire fait aussi sourire Madame qui se souvient qu’elle était toujours tellement concentrée sur sa feuille, qu’il fallait aller jusqu’à son banc pour lui signaler « stop! écoute! je vais dire un truc qu’il faut que tu entendes! ».
Probablement que dans son labo il faut que quelqu’un éteigne les lumières pour lui signaler qu’il est l’heure d’aller dormir 😉

Bref, Madame avec cette lettre est tout sourire.

22 rencontres (14 ter)

Madame avait une procuration pour la vente de l’appartement maternel, pour éviter à celle-ci tout souci ou déplacement.

C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée à la signature finale, un lundi soir de la mi-décembre, dans une situation un peu bizarre: signer pour une autre et avoir face à soi la nouvelle propriétaire, une toute jeune ancienne élève (22 ans), son notaire, une autre ancienne élève et deux autres intervenants, l’un papa de deux anciens élèves et l’autre époux d’une ancienne élève.

Bref, une réunion d’anciens qui ne savaient pas les uns des autres que ce lien les unissait 😉

Mais le plus drôle dans cette histoire c’est que Madame, pour la première fois dans sa vie, est arrivée en retard.

Elle avait lu dans les messages du notariat que la signature aurait lieu par visioconférence et attendait donc devant son ordi – une heure à l’avance! – qu’on lui envoie le lien et le mot de passe.

22 rencontres (13 ter)

« Depuis peu, écrit Alphonsine, le supermarché est devenu un lieu très convivial : n’ayant plus le droit de se rencontrer à la maison, je donne rendez-vous aux amies au supermarché ! Finalement, ce n’est plus de façon hebdomadaire que je vais faire mes courses, la fréquence quotidienne me semble plus adaptée aux circonstances!« 

Mais ici, quand Madame rencontre une ancienne élève entre les poireaux et les carottes, on ne s’attarde pas à bavarder: on nous demande de faire nos courses en trente minutes et même si personne ne peut le contrôler, on essaie de s’y tenir, ne serait-ce que parce que dehors, des gens font souvent la queue, vu qu’on ne laisse entrer qu’un nombre réduit de clients à la fois.

Alors l’autre jour, quand Madame s’est trouvée en face d’Ellen, à qui elle aurait aimé poser des tas de questions, elle s’est contentée du minimum 🙂

Par bonheur, à peine rentrée chez elle, elle reçoit un message d’excuse d’Ellen – comme si, pauvrette! elle était responsable de la brièveté de leurs échanges – et Madame a pu lui poser toutes les questions qu’elle voulait.

Ellen est une de celles qui font des études d’infirmière et qui sont déjà enrôlées dans des services bien lourds pour leurs jeunes épaules.

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22 rencontres (12 ter)

C’est aux rayons des fruits et légumes que Madame a rencontré Suzan et malgré le masque ou les quatre années passées, elles se sont reconnues tout de suite.

Par bonheur, Suzan avait le temps de faire une parlote, de sorte que Madame a pu vérifier que ses cordes vocales fonctionnaient encore 😉

Suzan allait bien, disait-elle, malgré les circonstances actuelles: elle était contente de pouvoir continuer à pratiquer son sport.

Madame se souvient très bien à quel point son équipe de basket, l’amitié des autres joueuses et les encouragements de l’entraîneuse lui étaient nécessaires.

Deux jours plus tard, le gouvernement décrétait que tous les sports en salle seraient interdits jusqu’à nouvel ordre.

22 rencontres (12 ter)

Un jour, comme ça, allez savoir pourquoi, l’Adrienne regarde le gros meuble à six tiroirs, héritage de l’arrière-grand-père, et se dit que ce serait tout de même beaucoup mieux si à sa place il y avait une fine étagère où mettre des livres.

Les mesures prises, elle s’est mise à la recherche de l’objet, d’abord dans les catalogues en ligne, puis dans les magasins de sa ville. De ceux qui font de l’ersatz Ikea et – bizarrement – viennent tous de pays situés plus au nord.

C’est en sortant d’un de ceux-là qu’elle se fait apostropher par Nora:

– Bonjour Madame!
– Mais comment as-tu fait pour me reconnaître? Moi je ne reconnais plus personne, avec le masque!
– Je vous ai reconnue dès que vous êtes entrée, rit Nora.

ça fait pourtant bien trois ans qu’elles ne se sont plus vues et entre-temps Madame a les cheveux mi-longs.

Bref, le magasin est vide, ça donne le temps de bavarder et de constater que Nora fait tout de même des choses plus utiles que ses petits films sur youtube où on la voit se préparer à aller en cours, se préparer à faire du shopping, se préparer à aller étudier avec deux copines ou dévoiler ses secrets de maquillage et sa recette de pâtes à crêpes 🙂

22 rencontres (10 ter)

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Imaginez le bonheur de Madame quand, dans une des rues du centre ville, elle voit venir vers elle une ancienne élève, que depuis de très nombreuses années elle ne voit plus que sur fb, étant donné qu’elle habite au Bangladesh.

Ah! maudits soient ces masques et ces distances imposées, qu’une telle occasion unique offerte par le hasard ne puisse se fêter d’une solide accolade!

Mais on ne s’est pas plaintes et on a longuement bavardé, jusqu’à ce que la petite dernière (6 ans depuis quelques jours) commence à trouver que ça avait assez duré.

– Tu sais, lui dit Madame, c’est toi et tes filles que je cite en exemple chaque fois qu’un parent d’élève émet des craintes au sujet d’une éducation bilingue.

Elle rit.

– Il suffit de tout garder bien séparé, répond-elle.

Ce qui est effectivement LA règle à suivre.

Pour ses trois filles, il y a la langue du papa, le bengali, la langue de la maman, le néerlandais, la langue de l’école, au lycée français de Dacca. Puis en secondaire les langues étrangères, l’anglais et l’espagnol.

– Quand mon aînée a dû faire le choix des études supérieures, je lui ai dit: « Fais quelque chose avec ça, ta connaissance du bengali et du néerlandais, tu cumules deux langues rares! » mais vous savez ce qu’elle fait? Un master en langues orientales anciennes! Elle apprend le hindi et le sanskrit.

🙂

22 rencontres (12 ter)

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Elle est de celles à qui Madame n’a pas donné cours mais dont elle a eu soin, pendant une longue année, après qu’on lui avait détecté la maladie de Hodgkin.

Elle est de celles pour qui Madame a dû concocter un programme adapté, pour qu’elle puisse terminer avec succès ses études secondaires en maths-sciences.

Elle est de celles qui ont perdu tous leurs cheveux, mais pas leur courage.
Une de ces admirables qui pleurait le soir quand personne ne la voyait.

Trois ans ont passé de six mois en six mois, qui la feront entrer dans les statistiques positives: au bout de cinq ans, plus de quatre-vingts pour cent des patients ont survécu. Elle a toujours voulu croire qu’elle serait de ceux-là.
Et Madame aussi, bien sûr.

Alors pour fêter ça, elles se voient de temps en temps et ont tellement de choses à se raconter qu’il faut un repas et tout l’après-midi jusqu’au soir.

– Dès que tu auras ton diplôme de psychologue, lui dit Madame, je viendrai chez toi en consultation.

Elles ne perdront pas de temps à tâter le terrain et pourront tout de suite aller à l’essentiel, vu qu’elles se sont déjà à peu près tout raconté 😉

22 rencontres (11 ter)

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Une fois de plus l’Adrienne s’était fiée à son légendaire sens de l’orientation et avait décidé de couper à travers les prés et les bois au lieu de suivre la route.

Elle a joyeusement gravi la colline et s’est retrouvée au milieu des hêtres, tous pareils les uns aux autres, à une croisée de chemins, sans savoir lequel prendre.

C’est à ce moment-là que deux molosses ont déboulé en aboyant violemment et en montrant les dents.

Bon, se dit-elle, restons immobile, leur maître finira bien par arriver, lui aussi.

Ce n’était pas un maître, mais une jeune femme qui est arrivée tranquillement un peu plus tard, sans une excuse pour les chiens non tenus en laisse, alors que quelques jours avant ils avaient été la cause de l’abandon d’un faon par sa mère:

– Je ne me suis pas dépêchée, dit-elle, je voyais de loin que vous n’aviez pas peur des chiens.
– Normalement, a répondu l’Adrienne, les chiens sont mes amis.

Mais elle s’est heureusement abstenue d’ajouter un commentaire acerbe sur l’obligation de tenir les chiens en laisse parce qu’à ce moment-là, la jeune femme lui a dit:

– Mais je vous connais! Vous avez été mon prof de français!

Elle se souvenait de tout et était si enthousiaste de ses années sur les bancs d’école qu’elle avait décidé de poursuivre l’étude des langues dans l’enseignement supérieur. Hélas, l’Adrienne redevenue Madame ne pouvait en dire autant: elle ne se souvenait de rien.

Et aujourd’hui encore, maintenant qu’elles sont ‘amies’ sur fb, elle scrute ce visage pour en conclure chaque fois que vraiment, il ne lui dit rien du tout!

***

Alors vous comprenez, ce 44e devoir de Lakevio du Goût, c’est aux antipodes du billet du jour, où vous avez deux femmes qui ne fument pas, ne se maquillent pas, ne portent pas de boucles d’oreilles, n’écartent pas les jambes pour s’asseoir à cheval sur une chaise retournée et ne portent pas de mini-jupe 😉  

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Du rififi chez les dames ou autre chose ?
Cette toile de Jack Vettriano amène tant de questions…
Qu’en pensez-vous ?

Que cette toile est un gros GROS cliché…

22 rencontres (10 ter)

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Depuis la mi-mars, il faut réserver sa tranche horaire si on veut faire ses achats au petit magasin bio de la ville. C’est ainsi que Madame est la première cliente de la semaine, vu que c’est fermé le lundi et le mardi et que ça ouvre le mercredi à onze heures du matin.

Chaque mercredi, Madame y voit Maureen, une ancienne élève qui aide à faire la mise en place, vu qu’en ce moment les étudiants ne sont pas en « kot » et suivent leurs cours à domicile.

Parfois, elle rencontre aussi Maureen en ville, poussant un landau. Sa grande sœur travaille et on ne peut plus confier les petits enfants à leurs grands-parents, alors Maureen donne un coup de main et promène bébé.

En se rendant d’un pas allègre au magasin bio un mercredi en début de mois, Madame voit Maureen et le bébé de l’autre côté de l’avenue. A cause du bruit des travaux, elle lui fait de grands gestes et indique par signes qu’elle se rend là où elles se voient d’habitude en cette heure.

Bizarre, se dit-elle, que Maureen n’aide pas pour l’ouverture du magasin, aujourd’hui!

Mais qui voit-elle en y arrivant? Maureen, évidemment!

Ça alors! lui dit Madame en riant, je viens de faire tout un cinéma muet avec une jeune fille dans la rue, en croyant que c’était toi!

Bref, elles ont bien rigolé.