F comme Frans

Il est musicien professionnel mais depuis quelques années il a ouvert un petit magasin bio. Comme il n’est ouvert qu’à onze heures du mercredi au samedi, il peut le combiner avec la musique.

L’Adrienne y passe à peu près une fois tous les huit jours, en cette saison c’est surtout pour s’approvisionner en tomates et en aubergines.

– Vous savez, dit-il la semaine dernière, que j’ai sérieusement envisagé de passer à l’enseignement? A cause de la pénurie de profs.
– Ah bon! fait l’Adrienne, qui l’imagine devant une classe où les quelques machos du groupe auraient tôt fait de le manger tout cru, avec son profil de doux rêveur, ses petites lunettes rondes et ses cinquante-cinq kilos.

Quand elle y est retournée hier, il le lui a redit:

– Vous avez été prof, n’est-ce pas? J’ai pensé me tourner vers l’enseignement..
– Oui, vous me l’avez dit la semaine dernière. Et pour quelle matière?

En fait elle a dit: Voor welk vak?
Et là, second étonnement:
Frans!

Français, donc.

– J’ai eu la visite d’une ancienne collègue ce matin, dit-elle, tout va bien, ils ont réussi à pourvoir tous les postes vacants!

L’Adrienne préfère qu’il continue le magasin bio 😉

F comme Filigrane

Il n’est pas bon que l’homme reste seul, avait décrété Miranda, qui connaissait sa bible par cœur.

Alors elle a cherché et elle a trouvé.

Théodore s’est à peine débattu, comme s’il avait pris la voiture toute sa vie, ou comme s’il savait qu’une Dorothée – oui, un vrai cadeau du ciel – l’attendait là où Miranda l’emmenait.

N’est-ce pas, avait-elle dit, qu’avec ces noms-là ils étaient prédestinés!

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Photo proposée par Filigranes pour le mois de juillet.

F comme folie finale

Fin de saison à la Monnaie et cette folie de près de cinq heures de musique que sont Les Huguenots mis en musique par Meyerbeer sur un livret d’Eugène Scribe.

Oui, celui de la Muette de Portici 🙂

Bon, on sait à l’avance que beaucoup de sang coulera – « c’est reposant, la tragédie », dit le Chœur dans l’Antigone d’Anouilh, « parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir » – même si dans ce cas on l’appelle drame, à la mode du 19e siècle.

Donc si l’Adrienne ce matin se lève tard – qui sait, tout peut arriver – c’est qu’elle a assisté hier à une répétition pré-générale de cette œuvre immense.

Avouez que ça ne se refuse pas, une folie finale 🙂

Toute l’info sur le site de la Monnaie.

F comme férule

Ces dames croyaient que c’était du fenouil mais vu que ça n’avait aucune odeur anisée, l’Adrienne a fait une petite recherche – les habitués de la zone méditerranéenne n’en auraient pas eu besoin 😉 – il s’agit de la ferula communis, une plante spectaculaire par sa taille et sa floraison jaune vif, qu’on peut voir partout sur les pentes rocheuses en grimpant jusqu’au site de Mystras.

Ce ne sont pas les jolies fleurs qui manquent en cette saison et on en voit de toutes les formes et de toutes les couleurs, principalement de belles inconnues (inconnues pour l’Adrienne) et d’autres belles sauvages qu’on sème en annuelles dans nos jardins.

Si quelqu’un sait comment s’appelle celle-ci, qu’il le dise 🙂

F comme Frans

Quand Frans est rentré chez ses parents, à Vilvorde, son père ne l’a pas reconnu:

« In de tuin keek vader wantrouwend naar de clochard met verwilderde haardos, ongeschoren, het aangezicht vol puisten en verbrand van de zon, een vest over de schouders als een vogelschrik, de broekspijpen in franjes, de schoenzolen met koorden aan de voeten gebonden, nog slechts 45 kg van de 65 kg bij vertrek. »

Dans le jardin, mon père regardait avec méfiance ce clochard aux cheveux hirsutes, pas rasé, couvert de pustules, brûlé par le soleil, sa veste sur les épaules comme un épouvantail, le bas du pantalon en loques, les semelles des chaussures attachées au pied avec de la ficelle et qui ne pesait plus que 45 kg des 65 qu’il pesait au départ. (p.230, traduction de l’Adrienne)

Ce n’est qu’au moment où le garçon, la gorge nouée, a balbutié « vader » que son père l’a reconnu.

Mêmes témoignages chez tous les autres à leur retour:

« Maar Jozef, zijde gij dat wel? » (p.301)
C’est bien toi, Jozef? (16 ans)

Lui-même ne se rendait pas compte du changement: en trois mois, il n’avait pas eu l’occasion de se regarder dans un miroir. Vêtements en loques, lui aussi, mais surtout fort amaigri: il ne pesait plus que 58 kg, il en pesait 79 en quittant la maison.

La mère de Gustaaf (17 ans) ne le reconnaît pas et lui assène un terrible: « Tu n’es pas mon fils! »

Pour tous, le retour signifie d’abord prendre un bain, pendant que les parents font brûler dehors les vêtements pleins de vermines diverses.

C’est en sortant du bain que Jef (19 ans) constate combien de kilos il a laissé dans la douce France: il ne lui en reste que 52.

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Karel Strobbe, Pieter Serrien, Hans Boers, Van onze jongens geen nieuws. De dwaaltocht van 300.000 Belgische rekruten aan het begin van de Tweede Wereldoorlog, éd. Manteau, 2015, 357 p. (traduction du titre: Pas de nouvelles de nos garçons. L’odyssée de 300 000 recrues belges au début de la deuxième guerre mondiale)

F comme fleur

C’est une fleur qui n’est pas une fleur, un ovule, une femme qui lit, le bleu de la nuit, des oiseaux dans le ciel, un vase, une libellule, une étoile au firmament… mais aussi un grillage.

Bref, c’est une illustration d’Isabel Bouttens, photographiée dans la ville de l’Adrienne, et choisie tout spécialement pour ce jour du 8 mars.

« L’art est l’ultime forme de l’espoir », a noté Gerhard Richter dans un texte pour l’expo Documenta 7 en 1982, traduit par Catherine Métais Bürhendt.
C’est la citation du mois, affichée à l’académie de musique: « Kunst is een hogere vorm van hoop« .

L’original allemand dit: « Die Kunst ist die höchste Form von Hoffnung« , l’art est la forme la plus haute/extrême d’espoir.

F comme f…

Ils étaient dix.

Guido avait pris une chaise pour s’y installer à califourchon, comme il l’avait vu faire par son père et son grand-père, là-bas, au village.
Marcello était venu s’asseoir à terre, à côté de lui, les pieds dans la rigole.
Matteo et Alessandro l’avaient imité.
Dans ce pays où ils étaient arrivés après la guerre, on récurait même les trottoirs, leur pantalon du dimanche ne craignait rien.

Peu à peu, d’autres gars s’étaient joints à eux.
Tous avaient le même air tendu.
Ils ne se parlaient pas.
Ils attendaient.
Vêtus de propre, bien coiffés, bien rasés.
Ils arrivaient même en cette occasion à se passer de leur cigarette.

Ils scrutaient le bout de la rue, le carrefour d’où allait surgir l’autocar venu d’Italie, avec à son bord les jeunes épouses que certains, comme Guido, n’avaient plus vues depuis plus de deux ans.

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Texte écrit pour la photo et la consigne de Filigrane, merci à elle!

F comme François Le Lionnais

Pieter Bruegel - Huet Leen - (ISBN: 9789463100816) | De Slegte

« L’événement eut lieu un matin au cours d’une de ces séances auxquelles nous étions accoutumés. Nous étions quelques milliers de bagnards qui stagnions sur la place d’appel, pendant qu’on procédait à une fouille générale. Mon regard se porta machinalement sur la colline qui s’élevait du côté de l’infirmerie. L’automne y achevait son établissement. Alors ces grands arbres dépouillés fondirent sur moi sans crier gare et m’emportèrent avec eux. L’Enfer de Dora se métamorphosa subitement en un Breughel dont je devins l’hôte. Favorisée sans doute par l’affaiblissement physique et mental dans lequel nous nous trouvions, une vive exaltation s’empara de moi : l’impression de m’être évadé, comme aurait pu le faire une fumée, sous l’œil de mes gardiens imbéciles. Cette euphorie fut de brève durée. Elle fut assez longue cependant pour me permettre de supporter la solide volée de coups de poings et de gifles à décrocher les mâchoires (encore un cas où se révèle la supériorité expressive du langage populaire sur le vocabulaire académique : c’est « baffes » qu’il faudrait dire) qui furent mon lot quand mon tour arriva d’être fouillé. »

François Le Lionnais, La peinture à Dora, in Confluences, mars 1946.

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Trois minutes d’info sur France culture et article complet La peinture à Dora ici.

Texte de François Le Lionnais cité par Leen Huet en introduction à sa biographie de Pieter Bruegel, qui vient d’être traduite en français.

F comme fou chantant

DSCI6153 (2)

Il pleuvait des cordes samedi matin au retour du marché mais ça n’empêchait pas le vieux petit monsieur à longue barbe grise de chanter sur le pas de sa porte.

Ce qui est tout de même une nouveauté remarquable, vu que d’habitude, tout en fumant un cigarillo, il fait des blagues à l’Adrienne.
Et une causette 🙂

– Nous ne sommes donc pas deux, mais trois, se dit-elle en rentrant chez elle toute trempée de pluie.

Trois fous chantants.

Le troisième étant Joe Krapov, bien sûr, mais ça, vous l’aviez deviné 🙂

F comme foutaises!

102ème devoir de Lakevio du Goût

la boulangère_Millet.jpg

– Moi je dis que c’est exagéré! assène Cindy pour la troisième fois. D’abord, il y a des choses beaucoup plus utiles que d’aller dans un musée! A quoi ça va lui servir, dans la vie, d’avoir vu des vieilles peintures, hein? Et en plus, ça coûte de l’argent! Faut payer le bus et tout ça! Non, franchement, je vais le garder à la maison, je téléphonerai au matin pour dire qu’il est malade, un point c’est tout!

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Millet a peint cette boulangère avec le génie qu’on lui connaît. Mais que fait réellement cette boulangère ? Où est donc le boulanger ? Je me demande si… Mais d’ici lundi, les idées foisonneront peut-être. Je l’espère…, dit Monsieur le Goût.