F comme fantaisie

lakévio115

Ma petite maîtresse – la bougresse –

m’aimait beaucoup – sans licou – au cou.

elle me soignait – du poignet –

me caressait – avec succès.

Quand il faisait mauvais – sans duvet –

et que nous ne pouvions pas sortir – sans pâtir –

elle venait me voir dans mon écurie – sans tilbury –

elle m’apportait du pain – et son calepin – 

de l’herbe fraîche – pour ma crèche – rêche, rêche.

des feuilles de salade – à m’en rendre malade –

des carottes – par pleines bottes –

elle restait avec moi – et son siamois –

longtemps, bien longtemps – son chat mécontent –

elle me parlait – de notre valet – laid, laid.

croyant que je ne la comprenais pas – ni ses appâts –

elle me contait – qu’il la montait!

ses petits chagrins – je suis un bourrin –

quelquefois elle pleurait – aujourd’hui j’en brairais!

***

photo et consignes chez Lakévio:

/…/ Ma petite maîtresse m’aimait beaucoup ; elle me soignait, me caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions pas sortir, elle venait me voir dans mon écurie ; elle m’apportait du pain, de l’herbe fraîche, des feuilles de salade, des carottes; elle restait avec moi longtemps, bien longtemps; elle me parlait, croyant que je ne la comprenais pas; elle me contait ses petits chagrins, quelquefois elle pleurait. /…/

Voici un court texte de quelques lignes. (Vous aurez reconnu Les Mémoires d’un Ane de notre chère Comtesse de Ségur). Le jeu sera d’en doubler le volume à l’aide d’adjectifs, d’adverbes et de propositions relatives ou subjonctives (qui, que, quoi, dont, où, lequel, duquel, avec laquelle, parce que, pour que, depuis que, pendant que, etc…) Rappelez-vous vos cours de grammaire ! Ben, quoi ? C’est la classe, ici !)

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F comme Frei

18-08-18 (10)

« Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants. »

Eric Vuillard, L’ordre du jour, Actes Sud, 2017, incipit.

Vögler, Krupp, Siemens, Opel, vingt-quatre noms que l’auteur définit comme le « nirvana de l’industrie et de la finance » (p.18) ont répondu à l’invitation de Goering et le lundi 20 février 1933 rencontrent au Reichstag Goering et Hitler à qui ils offriront l’argent nécessaire pour financer sa victoire aux élections du 5 mars.

Ces vingt-quatre représentent « BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken » (p.25). « Ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d’entretien, nos radio-réveils, l’assurance de notre maison, la pile de notre montre. » (p.25)

Jusqu’en 1944, ce « nirvana de l’industrie » a utilisé comme main-d’oeuvre des déportés de camps de concentration. Chez Krupp, « leur espérance de vie était de quelques mois. Si le prisonnier échappait aux maladies infectieuses, il mourait littéralement de faim (…) La guerre avait été rentable. » (p.145) Comme Bayer à Mauthausen ou BMW à Dachau, « Tout le monde s’était jeté sur une main-d’oeuvre si bon marché. (…) Sur un arrivage de six cents déportés, en 1943, aux usines Krupp, il n’en restait un an plus tard que vingt. » (p.146)

Et l’auteur conclut: « Ne croyons pas que tout cela appartienne à un lointain passé. Ce ne sont pas des monstres antédiluviens, créatures piteusement disparues dans les années cinquante (…) Ces noms existent encore. Leurs fortunes sont immenses. » (p.147) 

Le hasard d’une autre lecture du moment me le confirme: « Pendant que les balles crépitent, les contrats se signent sous les tentes. »

Alain Mabanckou, Le sanglot de l’homme noir, Fayard 2011, p.173.

En illustration, une photo prise au Mu.Zee d’Ostende, dans l’expo consacrée au génial Raoul Servais. L’inscription en néerlandais est le premier slogan utilisé par le parti d’extrême-droite en Flandre. L’oeuvre date de 2005 et a comme titre Rhapsodie en brun

 

F comme fritte

Nefertiti_berlin

Dans la salle du Neues Museum qui lui est réservée, la belle princesse s’ennuie.

Qu’on ait interdit de la photographier, passe encore, on la trouve des milliers de fois sur le WWW et dans tellement de livres qu’elle est le visage de femme le plus connu au monde. Juste un peu concurrencée par une mystérieuse Italienne 😉

Mais qu’on interdise à ses admirateurs de parler? de chuchoter? Plus le moindre petit compliment, plus aucune platitude comique, nul émerveillement, plus rien ne traverse l’épaisse paroi de verre.

Silence total, sauf un « chut » sévère de temps en temps de la part de la gardienne, toujours sur le qui-vive, toujours de mauvaise humeur, toujours à taper sur l’épaule d’un contre-venant qui sort son portable pour une discrète photo.

Ses admirateurs ont juste le droit de se remplir les yeux de sa beauté d’une symétrie parfaite, du bleu (poudre de fritte, coloré avec de l’oxyde cuivrique), du vert (fritte en poudre, coloré avec du cuivre et de l’oxyde de fer), du blanc, du noir, du jaune et du rouge clair de sa peau.

source de la photo wikimedia commons

F comme Fountain Hills

Anna en a assez. Depuis le temps que ça dure, elle n’en peut plus. Toutes ces discussions interminables. Ces éclats de voix qui scandalisent le voisinage. Même qu’un jour les forces de l’ordre ont été appelées.

Anna en a assez. Elle ne les supporte plus. Elle est chez elle, et elle n’est plus chez elle. Son fils veut la maison pour lui seul. Enfin, pour lui et son amie, celle-là il aurait mieux fait de la laisser où elle était. Une propre à rien.

Anna en a assez. Non, elle n’a pas pété les plombs. Elle est calme et déterminée. Elle attend qu’ils soient tous les deux dans leur chambre et qu’ils dorment. Alors, sur ses vieilles pantoufles, elle trottine jusqu’à la porte derrière laquelle elle entend ronfler son fils.

Elle a ses deux pistolets armés dans les poches de sa robe de chambre. Elle ouvre la porte. Elle tire.

Justice est faite.

***

On appelle ça un fait divers – voir ici pour ajouter quelques détails vrais à ma fiction.

F comme Figaro, Figarette

Je vous ai déjà parlé quelques fois du vieux monsieur à longue barbe grise, qui est mon premier sourire du matin, ma première et dernière causette du jour.

Celui qui me tient au courant de la météo, de son état de santé, des bruits qui courent sur les travaux présents et à venir 🙂 

Je sais désormais qu’il a un Figaro dans sa vie, lui aussi, une Figarette qui vient le coiffer à domicile.

– Vous ne remarquez rien? me dit-il un matin d’avril.

Me voilà bien embêtée pour deviner.

Heureusement, l’explication suit: sa coiffeuse est venue lui couper les cheveux.

– Je lui interdis chaque fois de toucher à la barbe, dit-il. Et bien, elle me la coupe quand même!

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Le vieux monsieur toujours rieur, même à barbe raccourcie, posant devant son jardinet juste avant la dévastation. Il avait de magnifiques rosiers d’un rouge sombre et velouté, des crocus, des tulipes et une profusion de campanules et de muscaris.

 

F comme fouillons, fouillons!

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De temps en temps, les charmants jeunes gens qui grattent la terre dans les profondeurs de ma ville organisent une petite visite des lieux de fouille. De grands affichages, comme sur la photo ci-dessus, les montrent dans un de ces « moments suprêmes »: après la découverte d’un lieu funéraire de l’époque romaine, vers l’an 50 de notre ère.

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Tout notre folklore est basé sur une ‘légende’ qui place notre ville dans une  tradition chrétienne, comme si notre saint fondateur l’avait créée de toutes pièces dans un ‘no men’s land’ désert. Voilà une des choses que les fouilles permettent d’avancer avec certitude: notre cousin  Neanderthalensis est passé par ici, comme en témoignent ces quelques outils vieux de plus de 40 000 ans. Et après lui beaucoup d’autres, sans interruption. 

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Les premières traces de sédentarité ont pu être datées de l’âge du bronze, assez précisément: entre 1800 et 1500 avant notre ère.

Mais les fouilles qui ont lieu en ce moment dans le centre ouvrent une autre « capsule de temps », celle du moyen âge. Dimanche après-midi, les citadins intéressés par l’histoire de leur ville suivaient le jeune archéologue qui leur montre ici les fondations d’un petit bâtiment qu’on appelle « vierschaar » et qui servait à rendre la justice tout au long du (long) moyen âge: le bailli et les échevins, assis en carré autour du prévenu debout, décidaient de son sort…

 

F comme Francis, coiffeur philosophe (successeur)

erri de luca-natura.jpg

Dans une salle, je tombe sur un buste d’Epicure. […] Avec le sac à dos et le bâton, je dois ressembler à un pèlerin arrivé à destination. Un gardien s’approche, me demande si je suis un admirateur. Il ajoute tout de suite que lui en est un, Epicure est son préféré. 

In una stanza incontro il busto di Epicuro. […] Con lo zaino e il bastone devo sembrare un pellegrino giunto a destinazione. Si avvicina un custode, chiede se sono un ammiratore. Subito aggiunge che lui sì, Epicuro è il suo preferito. 

epicure.jpg

source wikipedia

Il a la quarantaine, les cheveux lui tombent sur le front, coupés à la façon de ceux de la statue. Dans les environs du musée, un coiffeur est spécialisé en coiffures philosophiques. 

« Il vous fait la barbe et les cheveux à l’Epicure, à la Socrate, les boucles à la Cicéron. Allez-y de ma part, il vous fera une ristourne. » 

Nei paraggi del Museo un barbiere si è specializzato in capigliature filosofiche. 

« Vi fa barba e capelli all’Epicuro, alla Socrate, i ricci alla Cicerone. Ci andate a nome mio, vi fa lo sconto. » 

Erri De Luca, La natura esposta, Feltrinelli 2016, page 74 

traduction de l’Adrienne