C comme chanter sous la pluie

devoir de Lakevio du Goût_62.jpg

Le crépuscule teignait les arbres et le trottoir de violet.

C’était du plus bel effet mais personne n’en profitait: la rue était vide et lui, entre le bord abaissé du capuchon de sa veste de cuir et le bord du masque, ne voyait qu’à peine devant lui.
Même pas assez pour éviter les flaques.

Le cou enfoncé dans les épaules, il marchait d’un bon pas, le pantalon déjà complètement mouillé et les chaussures prenant l’eau.

Quelle importance? Il allait sonner au numéro 65, la porte s’ouvrirait, il monterait trois étages et déballerait le contenu du sac au dos.

Et du sachet rose.

Il serait bien reçu 🙂

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 62e devoir de Lakevio du Goût:

C’est la rentrée… Eh oui ! Alors, pour commencer « le deuxième trimestre » si important, celui qui décide de la classe que vous rejoindrez l’an prochain je vous propose cette aquarelle de John Salminen. Parlez-moi de ce lieu, de cet homme, de ce que vous pensez. À lundi.

C comme courrier

bpost ouvre bien à temps le secrétariat de saint Nicolas
source ici

Dans la ville de l’Adrienne aussi on peut remarquer les boîtes aux lettres spéciales pour saint Nicolas et même en cette cyber-époque, les enfants continuent à en envoyer.

Environ 300 000 par an, dit la porte-parole de Bpost.

Les petits francophones l’envoient rue du Paradis et les petits néerlandophones Spanjestraat, parce que dans notre tradition (flamande, en tout cas) saint Nicolas arrive chaque année à Anvers par bateau depuis l’Espagne.

Grand-mère Adrienne se souvenait d’ailleurs très bien de son premier cadeau de saint Nicolas, une orange d’Espagne.
CQFD 🙂

Dans la rue il y a aussi un enfant des temps modernes qui s’est contenté de placarder à sa fenêtre un document fourni par une chaîne de magasins de jouets.

Document sur lequel il faut simplement mettre son nom et coller les photos – découpées du catalogue – des jouets désirés.

C comme Cave canem!

Mosaïque de Cave Canem. 40x40cm - Vente de mosaïques romaines

Le 31 octobre, de nouveaux voisins se sont installés dans la maison d’à côté.

A l’époque de gentille voisine Casque d’Or, les seuls bruits qu’entendait l’Adrienne, c’était la sonnerie du téléphone ou un coup de mouchoir trompette.

A l’époque des gros travaux de Monsieur l’entrepreneur, c’était le boucan des outils et le fracas des murs qu’il faisait écrouler.

Quand l’Adrienne lui a gentiment demandé s’il envisageait d’insonoriser les murs, il lui a ri au nez: il ne voulait pas la croire quand elle lui disait qu’elle l’entendait poser un balai contre le mur ou dire ‘f*ck’ quand il faisait tomber un truc à terre.

Moi, disait-il, je n’entends rien qui vient de chez vous!

Ça peut compter comme preuve, n’est-ce pas, vu que l’Adrienne ne fait pas plus de bruit qu’une mouche.
Une mouche qui ne vrombirait pas.

Bref, les nouveaux voisins se sont installés, l’Adrienne entend Madame tousser – une toux de fumeuse – les enfants papoter, les parents discuter.
Quand ils ne parlent pas tous à la fois, elle comprend même ce qui se dit.

Ça promet, soupire-t-elle en se mettant au lit le soir du 31 octobre.

Ça promet, se dit-elle le matin du premier novembre, un dimanche pourtant, alors que les voisins la réveillent vers cinq heures et demie du matin.

Puis, comme elle a une nature optimiste, elle se dit que ça aurait pu être pire.
Qu’ils auraient pu avoir un chien, en plus.

Et bien vous savez quoi?

Une demi-heure plus tard, les aboiements ont commencé.

🙂

***

la photo est une réplique de la mosaïque trouvée à Pompéi.

C comme Comment résister?

Comment résister à l’attrait d’un livre signé Mwanza, le nom qu’on avait choisi pour parler du réfugié qu’on avait hébergé?

Impossible. Vous le comprenez sûrement 🙂

La Danse du Vilain, donc.

Il faut un peu s’accrocher au début, mais le tout est prenant, et pas seulement parce que l’action se situe principalement dans ce grand pays d’Afrique auquel tous les Belges sont plus ou moins liés, qu’ils le veuillent ou non.

Oui, les choix narratifs de l’auteur rendent la lecture un peu compliquée: on passe d’un lieu à un autre, souvent sans crier gare – Lubumbashi, au sud du Congo et Lunda Norte, au nord de l’Angola, deux importantes régions minières et entre les deux une frontière poreuse, a fortiori en temps de guerre – on fait un saut dans le temps, entre les années 80 et la fin du règne de Mobutu (1997), ce qu’on ne peut comprendre que si on connaît un peu l’histoire du pays.

Mais surtout, on passe d’un narrateur à un autre, ce qu’on ne saisit pas du premier coup: le « je » peut être Sanza, un gamin des rues, ou Franz, l’écrivain autrichien; le « nous » représente les Zaïrois, comme une sorte de chœur antique qui donne son opinion sur les événements… D’autres chapitres sont à la 3e personne, avec un narrateur omniscient.

Le tout baigne dans une orgie lexicale et stylistique, prenez par exemple l’incipit:

La Madone n’était pas une chipie sous l’emprise de l’alcool et autres breuvages sans posologie. Elle n’était pas une prophétesse de malheur et de scenarii sortis d’on ne sait quel caniveau. Même pas une vendeuse de rêves, d’espérances boiteuses, de chimères, et vous savez bien où mènent ces breloques quand elles n’en finissent pas de pleuvoir dans vos oreilles.

Fiston Mwanza Mujilla, La Danse du Vilain, éd. Métailié, 2020, p.11 (incipit)

Et qu’est-ce que ça raconte, vous demandez-vous.

Impossible à résumer, mais ça parle d’enfants des rues, de chercheurs de diamants, d’agents du service de sécurité, de gens qui survivent le jour et font la fête la nuit en dansant la rumba congolaise et qu’au Congo ta vie peut basculer d’un seul coup, dans un sens comme dans l’autre, selon les pouvoirs en place.

Plus d’info sur le site de Métailié et les dernières nouvelles de Lubumbashi ici.

C comme coup de fil

Ça avait commencé le mardi avec un petit mal de gorge dont on ne s’était pas inquiétée.

La nuit, il avait empiré, empêchant de dormir – non pas que le mal fût si intolérable, mais dans la tête on débattait de la grande question: que faire? Faut-il suivre les directives officielles « je suis malade, je reste chez moi et j’appelle le médecin » ?

Normalement, l’Adrienne doit être quasiment à l’article de la mort avant de faire appel à la Faculté – ou en tout cas totalement incapable de faire la classe.

Maintenant qu’elle est une paisible retraitée, le problème ne se poserait normalement pas, elle pourrait tranquillement rester chez elle, se reposer et attendre que ça passe.

Bref, elle décide d’obéir aux consignes et dès huit heures – l’heure d’ouverture du cabinet – elle téléphone au médecin.
Subit des musiquettes.
Entend de temps en temps une voix suave qui la remercie de sa patience et lui précise combien de personnes sont encore avant elle.

Finalement, voilà la secrétaire, à qui il faut expliquer les symptômes. C’est elle qui juge si oui ou non il faut une action immédiate. Adieu le secret médical.

Le symptôme ‘mal de gorge’ entrant dans la catégorie ‘danger’, elle lui dit que le médecin la rappellera.
Quand?
Impossible de le savoir.
Pas même si ce sera avant ou après dix heures ou plutôt l’après-midi.

Mais cela finit par arriver:

– Vous restez chez vous, vous prenez un antidouleur et si ça ne va pas mieux, vous me rappelez.

Vous voyez bien, se dit l’Adrienne, que j’aurais tout aussi bien fait de me taire?

Surtout que des antidouleurs, elle n’en prend pas non plus 😉

***

la photo date d’une paire d’année, à une expo, mais vu qu’il faut que je me repose, je n’ai pas cherché où ni quand exactement 😉

C comme Cambyse

Voici Bruges et sa Poortersloge (explications ici) au 15e siècle, sur le diptyque peint par le primitif flamand Gerard David en 1498. On y voit le juge Sisamnès recevant des pots-de-vin.

C’est pourquoi, le roi Cambyse II le fait arrêter. Cambyse II, c’est le 5e siècle avant notre ère, mais le peintre a choisi de représenter la scène de manière tout à fait contemporaine à l’année de la création de l’oeuvre, 1498: architecture, vêtements, décor avec des putti qui sentent déjà la Renaissance.

La punition du juge véreux est terrible: il est condamné à être écorché vif.

C’est en faisant visiter le musée Groeninge à un client asiatique que l’Adrienne s’est pleinement rendu compte que notre art ancien est un véritable cabinet des horreurs: vierges martyrisées, dont on apporte les seins ou les yeux sur un plateau, saints percés de flèches ou rôtis sur le grill, Christ crucifié agonisant…

Enfin, dans la dernière partie du diptyque, qui se lit comme une BD sans bulles, le fils du juge Sisamnès lui succède et pour se souvenir de la leçon, on lui a drapé la peau de son père défunt sur le dossier de son siège.

Oufti! comme ils disent à Liège.

C comme canon

Dans un des livres empruntés à la bibliothèque la semaine dernière, Madame trouve le billet avec le nom de l’emprunteur précédent (une ancienne élève, ’emprunteuse’, ça se dit?) qu’elle contacte aussitôt pour un joyeux petit échange d’impressions de lecture.

Il s’agit d’un des titres de Dimitri Verhulst (qui a eu l’honneur de deux ou trois traductions françaises pour d’autres de ses œuvres) et que Madame découvre ces derniers mois, maintenant qu’elle n’est plus Madame et prend le temps de lire aussi en néerlandais.

Justement ces jours-ci il est beaucoup question des 50 titres faisant partie du « canon littéraire » néerlandophone, donc les œuvres qu’il « faut avoir lues ».

Il en est surtout question à cause d’un auteur qui vient de se voir éjecté de ladite liste en raison de racisme. Madame ne peut s’empêcher d’y voir surtout un effet de mode…

Bref.

Parce qu’en principe les seuls critères pour qu’une oeuvre soit admise dans ce panthéon – qui recouvre huit siècles – c’est qu’elle doit avoir été écrite en néerlandais, publiée il y a au moins 25 ans et que son auteur doit être mort.

Il semblerait qu’il y ait aussi des critères implicites 😉

Huit siècles, ce qui fait qu’en numéro un se retrouve Hendrik van Veldeke, un poète courtois du 12e siècle dont il n’est pas très clair s’il écrivait en « néerlandais » ou en « allemand ».

Soit.

Mettons que c’était du limbourgeois 😉  

***

source de l’illustration, info et tous les 50 titres ici.

*** 

Ez sint guotiu niuwe maere,
daz die vogel offenbaere
singent, dâ man bluomen siht.
zén zîten in dem jâre
stüende wol, daz man vrô waere,
leider des enbin ich niht:
Mîn tumbez herze mich verriet,
daz muoz unsanfte unde swaere
tragen daz leit, das mir beschiht. (version d’origine)
Het zijn goede nieuwe tijden
nu de vogels vreugd verspreiden,
zingend, waar men bloemen ziet.
Dit zijn de jaargetijden
die ons graag verblijden,
ik daarentegen ben het niet:
mijn domme hart smoorde mijn lied,
zodat ik hard en zwaar moet lijden
aan het lot dat mij geschiedt.

(traduction en néerlandais et en rimes d’Elvis Peeters)

Ce sont de bonnes nouvelles,
que les oiseaux répandent
en chantant, qu’on voit des fleurs.
C’est l’époque de l’année
qui nous incite à être heureux.
Hélas, je ne le suis pas:
mon cœur insensé m’a trahi,
et doit porter la peine
la plus dure et lourde.
(traduction de l’Adrienne de la première strophe d’un poème de Hendrik van Veldeke)

C comme crapaud

C’est en grande partie de notre faute, disait récemment un journaliste flamand interviewé à l’occasion de sa fin de carrière, si les gens ont une vision si sombre, si pessimiste du monde. Nous n’apportons quasiment jamais de bonnes nouvelles, nous considérons – à tort – que seules les mauvaises valent la peine d’être publiées.

Et il est vrai que nos journaux, sous toutes les formes, nous instillent une nouvelle peur à peine nous sommes-nous faits à l’idée de la précédente, comme l’indique bien le dessin de Pierre Kroll ci-dessous.

Alors oui, l’Adrienne est contente de lire de temps en temps une chose apte à rehausser son niveau d’optimisme et de confiance dans le genre humain.

Comme ce patient travail de sauvetage du crapaud calamite dans les eaux wallonnes. Même si crapaud rime avec pas beau et calamite avec… (OK, passons ;-))

Tout lire sur cette passionnante affaire? Ici

Le Kroll du jour sur

source du dessin de Pierre Kroll ici. Le crapaud calamite sur wikipedia ici.

Pour avoir une idée de ses sérénades amoureuses:

 

C comme c…

devoir de Lakevio du Goût_37.jpg

Connaît-on jamais vraiment la personne qu’on aime? celle qu’on décide ou qu’on accepte d’épouser?

Non, certainement pas.

Avec ou sans voile, ou masque, ou quoi que ce soit.

Ce tableau en ce moment ne me fait pas penser à notre ‘crise’, comme le suggère Monsieur Le Goût, mais à un passage de La Mare au Diable, où George Sand raconte en détail la noce paysanne traditionnelle de Germain et de la petite Marie: pour pouvoir danser avec sa fraîche épousée, Germain doit être capable de la reconnaître alors qu’elle est entièrement cachée sous un drap, avec trois autres jeunes filles de la même taille qu’elle:

« Germain, se voyant en présence de ces fantômes enveloppés sous le même suaire, craignait fort de se tromper ; et, de fait, cela était arrivé à bien d’autres car les précautions étaient toujours prises avec un soin consciencieux. Le cœur lui battait. La petite Marie essayait bien de respirer fort et d’agiter un peu le drap, mais ses malignes rivales en faisaient autant, poussaient le drap avec leurs doigts, et il y avait autant de signes mystérieux que de jeunes filles sous le voile. Les cornettes carrées maintenaient ce voile si également qu’il était impossible de voir la forme d’un front dessiné par ses plis.

Germain, après dix minutes d’hésitation, ferma les yeux, recommanda son âme à Dieu, et tendit la baguette au hasard. Il toucha le front de la petite Marie, qui jeta le drap loin d’elle en criant victoire. Il eut alors la permission de l’embrasser, et, l’enlevant dans ses bras robustes, il la porta au milieu de la chambre, et ouvrit avec elle le bal, qui dura jusqu’à deux heures du matin. »

***

Ecrit pour le 37e devoir de Lakevio du Goût, que je remercie: Bien que nous soyons le 1er mai, jour chômé par excellence, je vous propose ce devoir pour lundi. Magritte avait eu vent du « Covid-19 » j’en suis sûr. Les amants qu’il a peints en sont la preuve. Quelle sensation peut laisser un baiser quand on respecte les « gestes barrière » ? Imaginez donc la chose. Tentez-la. Puis supputez ou racontez l’effet du coronavirus sur ce baiser. Surtout un baiser « protégé » de cette façon… À lundi…

C comme Closer to Van Eyck

Gabriel (detail) - Sint-Baafskathedraal Gent © www.lukasweb.be – Art in Flanders vzw, Dominique Provost (2).jpg

Ce devait être le grand événement culturel de 2020, une expo réunissant les œuvres de Van Eyck – disséminées de par le monde – avec son fameux triptyque gantois, qui a fait l’objet d’une minutieuse restauration pendant de nombreuses années.

Tout cela réuni en un seul lieu où dès l’ouverture la foule se pressait.

– Irons-nous voir Van Eyck? demandait la mère de l’Adrienne.

Bien sûr qu’elles iraient!

Sauf que…

Sauf que jusqu’à nouvel ordre, seule une visite virtuelle est possible 🙂

source de la photo ci-dessus et info sur l’expo ici.

source de la photo du panneau central: Closer to Van Eyck, où on peut cliquer sur chaque panneau et agrandir pour tout voir jusque dans les plus petits détails: les violettes, les muguets, les fraises des bois… 🙂