C comme contes

-J’en ai assez! C’est fini! Je te quitte! hurla Cendrillon en fracassant un cendrier de cristal aux pieds de son prince de moins en moins charmant.

Mais il ne fit qu’en rire et n’abaissa même pas le journal qu’il était en train de lire:

– Tiens! fit-il, dans ce cas, voici une petite annonce qui va sûrement t’intéresser:

« Famille de sept personnes de petite taille recherche technicienne de surface. »

***

texte inspiré par les consignes de Joe Krapov qui propose d’écrire « La Gazette du pays des contes, légendes, mythes et fables » composée de toutes les rubriques d’un vrai journal. J’ai donc écrit une offre d’emploi 🙂

Photo prise à Paris à l’expo Banksy. 

C comme colline

source ici

Voilà bientôt une semaine que la question turlupine l’Adrienne: faut-il avoir la peau noire pour bien traduire un texte écrit par quelqu’un qui a la peau noire?

Jusqu’ici, elle pensait qu’il fallait surtout bien connaître la langue de départ ainsi que la langue cible.
Et s’il s’agit de poésie, avoir en plus cette sensibilité pour la musicalité d’une langue et d’un auteur.

Mais voilà, il semblerait qu’elle se trompait.

Aux Pays-Bas, une polémique violente a éclaté suite à l’annonce que la jeune femme de la photo ci-dessus traduirait le recueil de poésie – encore à paraître – de la désormais célèbre Amanda Gorman.

Vous aussi, probablement, avez admiré la façon magistrale dont cette jeune femme a lu son texte lors de l’inauguration du président des Etats-Unis.
On pourrait même dire que c’est la lecture qu’elle en a faite qui constitue la force majeure de ce texte.

Bref.

Les maisons d’édition se sont battues pour avoir les droits de traduction.
Pour les néerlandophones, c’est Meulenhoff (Pays-Bas) qui l’a remporté et en accord avec Amanda Gorman, la traductrice choisie est une jeune Hollandaise qui a fait ses preuves (elle est la première et la seule néerlandophone à avoir obtenu, par exemple, l’International Booker Prize).

Maar dan gingen de poppen aan het dansen

Campagne sur les réseaux sociaux, tollé général, génuflexions de la maison d’édition: la traductrice choisie rend son tablier.

Pourtant, se dit l’Adrienne, le message n’était-il pas « We are striving to forge a union with purpose, to compose a country committed to all cultures, colors, characters and conditions of man. And so we lift our gazes not to what stands between us, but what stands before us. We close the divide because we know, to put our future first, we must first put our differences aside. » ?

Et si ce message ne peut être que bien compris et traduit par une traductrice à la peau noire, n’est-ce pas peine perdue de vouloir le traduire?

L’Adrienne est sûrement trop pâle pour le comprendre… et la colline à gravir est bien haute.

***

« Nous luttons pour former une union avec un but, pour former un pays qui s’engage pour toutes les cultures, couleurs, individualités et conditions humaines. C’est pourquoi nous portons le regard non vers ce qui nous sépare mais vers ce qui se trouve devant nous. Nous cessons nos divisions parce que nous savons, que pour mettre notre avenir en avant, nous devons d’abord mettre nos différences de côté. » (traduction de l’Adrienne)

C comme Carl

Une autre chose qui aurait dû avoir lieu le 2 février, c’est la rencontre à Bruxelles de deux poètes que l’Adrienne aime beaucoup, le Français Thomas Vinau et le Belge Carl Norac.

Mais comme nous tous, au lieu de se voir « en vrai » ils ont dû avoir recours aux joies d’internet, et comme on peut le voir dans la vidéo ci-dessus, c’est un exercice assez neuf pour eux aussi.

Mais c’est chouette à voir et à entendre, si on a une heure de repassage, de pause ou d’envie, tout simplement 🙂

Merci à eux et aux Midis de la Poésie!

***

Poème pour l’enfant au bord d’une page

La poésie fait son nid d’une main à peine ouverte,
elle peut suivre les lignes de la paume
et aussi vivre  dans un poing.
Elle est ce souffle inattendu qui patientait en toi,
ce temps posé sur l’instant, mais qui dure.
Si tu veux la dresser, change de livre,
délaisse les gens qui veulent la définir.
Elle aura toujours le coup d’aile d’avance
de l’oiseau quand tu veux l’attraper.

Un poème ne t’attend pas.
Il est là, même où tu l’ignores.
Il ne se veut pas forcément plus brillant
qu’une bruine qui s’amuse ou un soleil qui tombe.
Un poème ne fait pas pousser les fleurs :
c’est une parole entre deux lèvres
qui ne sauvera peut-être pas la Terre,
mais qui s’entendra,
se fendra d’un aveu, d’un amour, d’un combat.
Elle chantera encore quand d’autres s’agenouillent
ou s’enfuient devant la foule des bras tendus.

Aujourd’hui, tu vas écrire, me confies-tu.
Alors, vas-y, jette-toi dans la beauté.
Au bout d’une page, ou de quelques vers,
il y a parfois le début d’un univers.
Je te regarde : ce matin, tu te sens si poème
que tu crois pouvoir toucher,
pour dire le monde,
l’infini d’une seconde.

Carl Norac, source ici.

C comme chanter sous la pluie

devoir de Lakevio du Goût_62.jpg

Le crépuscule teignait les arbres et le trottoir de violet.

C’était du plus bel effet mais personne n’en profitait: la rue était vide et lui, entre le bord abaissé du capuchon de sa veste de cuir et le bord du masque, ne voyait qu’à peine devant lui.
Même pas assez pour éviter les flaques.

Le cou enfoncé dans les épaules, il marchait d’un bon pas, le pantalon déjà complètement mouillé et les chaussures prenant l’eau.

Quelle importance? Il allait sonner au numéro 65, la porte s’ouvrirait, il monterait trois étages et déballerait le contenu du sac au dos.

Et du sachet rose.

Il serait bien reçu 🙂

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 62e devoir de Lakevio du Goût:

C’est la rentrée… Eh oui ! Alors, pour commencer « le deuxième trimestre » si important, celui qui décide de la classe que vous rejoindrez l’an prochain je vous propose cette aquarelle de John Salminen. Parlez-moi de ce lieu, de cet homme, de ce que vous pensez. À lundi.

C comme courrier

bpost ouvre bien à temps le secrétariat de saint Nicolas
source ici

Dans la ville de l’Adrienne aussi on peut remarquer les boîtes aux lettres spéciales pour saint Nicolas et même en cette cyber-époque, les enfants continuent à en envoyer.

Environ 300 000 par an, dit la porte-parole de Bpost.

Les petits francophones l’envoient rue du Paradis et les petits néerlandophones Spanjestraat, parce que dans notre tradition (flamande, en tout cas) saint Nicolas arrive chaque année à Anvers par bateau depuis l’Espagne.

Grand-mère Adrienne se souvenait d’ailleurs très bien de son premier cadeau de saint Nicolas, une orange d’Espagne.
CQFD 🙂

Dans la rue il y a aussi un enfant des temps modernes qui s’est contenté de placarder à sa fenêtre un document fourni par une chaîne de magasins de jouets.

Document sur lequel il faut simplement mettre son nom et coller les photos – découpées du catalogue – des jouets désirés.

C comme Cave canem!

Mosaïque de Cave Canem. 40x40cm - Vente de mosaïques romaines

Le 31 octobre, de nouveaux voisins se sont installés dans la maison d’à côté.

A l’époque de gentille voisine Casque d’Or, les seuls bruits qu’entendait l’Adrienne, c’était la sonnerie du téléphone ou un coup de mouchoir trompette.

A l’époque des gros travaux de Monsieur l’entrepreneur, c’était le boucan des outils et le fracas des murs qu’il faisait écrouler.

Quand l’Adrienne lui a gentiment demandé s’il envisageait d’insonoriser les murs, il lui a ri au nez: il ne voulait pas la croire quand elle lui disait qu’elle l’entendait poser un balai contre le mur ou dire ‘f*ck’ quand il faisait tomber un truc à terre.

Moi, disait-il, je n’entends rien qui vient de chez vous!

Ça peut compter comme preuve, n’est-ce pas, vu que l’Adrienne ne fait pas plus de bruit qu’une mouche.
Une mouche qui ne vrombirait pas.

Bref, les nouveaux voisins se sont installés, l’Adrienne entend Madame tousser – une toux de fumeuse – les enfants papoter, les parents discuter.
Quand ils ne parlent pas tous à la fois, elle comprend même ce qui se dit.

Ça promet, soupire-t-elle en se mettant au lit le soir du 31 octobre.

Ça promet, se dit-elle le matin du premier novembre, un dimanche pourtant, alors que les voisins la réveillent vers cinq heures et demie du matin.

Puis, comme elle a une nature optimiste, elle se dit que ça aurait pu être pire.
Qu’ils auraient pu avoir un chien, en plus.

Et bien vous savez quoi?

Une demi-heure plus tard, les aboiements ont commencé.

🙂

***

la photo est une réplique de la mosaïque trouvée à Pompéi.

C comme Comment résister?

Comment résister à l’attrait d’un livre signé Mwanza, le nom qu’on avait choisi pour parler du réfugié qu’on avait hébergé?

Impossible. Vous le comprenez sûrement 🙂

La Danse du Vilain, donc.

Il faut un peu s’accrocher au début, mais le tout est prenant, et pas seulement parce que l’action se situe principalement dans ce grand pays d’Afrique auquel tous les Belges sont plus ou moins liés, qu’ils le veuillent ou non.

Oui, les choix narratifs de l’auteur rendent la lecture un peu compliquée: on passe d’un lieu à un autre, souvent sans crier gare – Lubumbashi, au sud du Congo et Lunda Norte, au nord de l’Angola, deux importantes régions minières et entre les deux une frontière poreuse, a fortiori en temps de guerre – on fait un saut dans le temps, entre les années 80 et la fin du règne de Mobutu (1997), ce qu’on ne peut comprendre que si on connaît un peu l’histoire du pays.

Mais surtout, on passe d’un narrateur à un autre, ce qu’on ne saisit pas du premier coup: le « je » peut être Sanza, un gamin des rues, ou Franz, l’écrivain autrichien; le « nous » représente les Zaïrois, comme une sorte de chœur antique qui donne son opinion sur les événements… D’autres chapitres sont à la 3e personne, avec un narrateur omniscient.

Le tout baigne dans une orgie lexicale et stylistique, prenez par exemple l’incipit:

La Madone n’était pas une chipie sous l’emprise de l’alcool et autres breuvages sans posologie. Elle n’était pas une prophétesse de malheur et de scenarii sortis d’on ne sait quel caniveau. Même pas une vendeuse de rêves, d’espérances boiteuses, de chimères, et vous savez bien où mènent ces breloques quand elles n’en finissent pas de pleuvoir dans vos oreilles.

Fiston Mwanza Mujilla, La Danse du Vilain, éd. Métailié, 2020, p.11 (incipit)

Et qu’est-ce que ça raconte, vous demandez-vous.

Impossible à résumer, mais ça parle d’enfants des rues, de chercheurs de diamants, d’agents du service de sécurité, de gens qui survivent le jour et font la fête la nuit en dansant la rumba congolaise et qu’au Congo ta vie peut basculer d’un seul coup, dans un sens comme dans l’autre, selon les pouvoirs en place.

Plus d’info sur le site de Métailié et les dernières nouvelles de Lubumbashi ici.

C comme coup de fil

Ça avait commencé le mardi avec un petit mal de gorge dont on ne s’était pas inquiétée.

La nuit, il avait empiré, empêchant de dormir – non pas que le mal fût si intolérable, mais dans la tête on débattait de la grande question: que faire? Faut-il suivre les directives officielles « je suis malade, je reste chez moi et j’appelle le médecin » ?

Normalement, l’Adrienne doit être quasiment à l’article de la mort avant de faire appel à la Faculté – ou en tout cas totalement incapable de faire la classe.

Maintenant qu’elle est une paisible retraitée, le problème ne se poserait normalement pas, elle pourrait tranquillement rester chez elle, se reposer et attendre que ça passe.

Bref, elle décide d’obéir aux consignes et dès huit heures – l’heure d’ouverture du cabinet – elle téléphone au médecin.
Subit des musiquettes.
Entend de temps en temps une voix suave qui la remercie de sa patience et lui précise combien de personnes sont encore avant elle.

Finalement, voilà la secrétaire, à qui il faut expliquer les symptômes. C’est elle qui juge si oui ou non il faut une action immédiate. Adieu le secret médical.

Le symptôme ‘mal de gorge’ entrant dans la catégorie ‘danger’, elle lui dit que le médecin la rappellera.
Quand?
Impossible de le savoir.
Pas même si ce sera avant ou après dix heures ou plutôt l’après-midi.

Mais cela finit par arriver:

– Vous restez chez vous, vous prenez un antidouleur et si ça ne va pas mieux, vous me rappelez.

Vous voyez bien, se dit l’Adrienne, que j’aurais tout aussi bien fait de me taire?

Surtout que des antidouleurs, elle n’en prend pas non plus 😉

***

la photo date d’une paire d’année, à une expo, mais vu qu’il faut que je me repose, je n’ai pas cherché où ni quand exactement 😉

C comme Cambyse

Voici Bruges et sa Poortersloge (explications ici) au 15e siècle, sur le diptyque peint par le primitif flamand Gerard David en 1498. On y voit le juge Sisamnès recevant des pots-de-vin.

C’est pourquoi, le roi Cambyse II le fait arrêter. Cambyse II, c’est le 5e siècle avant notre ère, mais le peintre a choisi de représenter la scène de manière tout à fait contemporaine à l’année de la création de l’oeuvre, 1498: architecture, vêtements, décor avec des putti qui sentent déjà la Renaissance.

La punition du juge véreux est terrible: il est condamné à être écorché vif.

C’est en faisant visiter le musée Groeninge à un client asiatique que l’Adrienne s’est pleinement rendu compte que notre art ancien est un véritable cabinet des horreurs: vierges martyrisées, dont on apporte les seins ou les yeux sur un plateau, saints percés de flèches ou rôtis sur le grill, Christ crucifié agonisant…

Enfin, dans la dernière partie du diptyque, qui se lit comme une BD sans bulles, le fils du juge Sisamnès lui succède et pour se souvenir de la leçon, on lui a drapé la peau de son père défunt sur le dossier de son siège.

Oufti! comme ils disent à Liège.

C comme canon

Dans un des livres empruntés à la bibliothèque la semaine dernière, Madame trouve le billet avec le nom de l’emprunteur précédent (une ancienne élève, ’emprunteuse’, ça se dit?) qu’elle contacte aussitôt pour un joyeux petit échange d’impressions de lecture.

Il s’agit d’un des titres de Dimitri Verhulst (qui a eu l’honneur de deux ou trois traductions françaises pour d’autres de ses œuvres) et que Madame découvre ces derniers mois, maintenant qu’elle n’est plus Madame et prend le temps de lire aussi en néerlandais.

Justement ces jours-ci il est beaucoup question des 50 titres faisant partie du « canon littéraire » néerlandophone, donc les œuvres qu’il « faut avoir lues ».

Il en est surtout question à cause d’un auteur qui vient de se voir éjecté de ladite liste en raison de racisme. Madame ne peut s’empêcher d’y voir surtout un effet de mode…

Bref.

Parce qu’en principe les seuls critères pour qu’une oeuvre soit admise dans ce panthéon – qui recouvre huit siècles – c’est qu’elle doit avoir été écrite en néerlandais, publiée il y a au moins 25 ans et que son auteur doit être mort.

Il semblerait qu’il y ait aussi des critères implicites 😉

Huit siècles, ce qui fait qu’en numéro un se retrouve Hendrik van Veldeke, un poète courtois du 12e siècle dont il n’est pas très clair s’il écrivait en « néerlandais » ou en « allemand ».

Soit.

Mettons que c’était du limbourgeois 😉  

***

source de l’illustration, info et tous les 50 titres ici.

*** 

Ez sint guotiu niuwe maere,
daz die vogel offenbaere
singent, dâ man bluomen siht.
zén zîten in dem jâre
stüende wol, daz man vrô waere,
leider des enbin ich niht:
Mîn tumbez herze mich verriet,
daz muoz unsanfte unde swaere
tragen daz leit, das mir beschiht. (version d’origine)
Het zijn goede nieuwe tijden
nu de vogels vreugd verspreiden,
zingend, waar men bloemen ziet.
Dit zijn de jaargetijden
die ons graag verblijden,
ik daarentegen ben het niet:
mijn domme hart smoorde mijn lied,
zodat ik hard en zwaar moet lijden
aan het lot dat mij geschiedt.

(traduction en néerlandais et en rimes d’Elvis Peeters)

Ce sont de bonnes nouvelles,
que les oiseaux répandent
en chantant, qu’on voit des fleurs.
C’est l’époque de l’année
qui nous incite à être heureux.
Hélas, je ne le suis pas:
mon cœur insensé m’a trahi,
et doit porter la peine
la plus dure et lourde.
(traduction de l’Adrienne de la première strophe d’un poème de Hendrik van Veldeke)