V comme village

Le dimanche après-midi on s’offre un cruchon chez Firmin, tous les quatre, et Edmond apporte le journal.

Il est le seul à savoir lire alors on compte sur lui pour nous dire les nouvelles du monde.

On ne comprend pas tout, ça parle surtout de gens et de pays qu’on ne connaît pas, mais on écoute et on s’intéresse.
Et puis ça fait passer le temps.

On a bien senti dès le début que l’Émile était fort nerveux, même s’il prétendait que non, il n’arrêtait pas de se tortiller sur le banc pour voir la route, comme s’il guettait quelqu’un ou quelque chose…

Edmond s’est arrêté de lire et a doucement posé sa main sur son bras:

– C’est aujourd’hui que ta fille revient de Paris, peut-être? il lui a demandé, mais l’Émile a fait la sourde oreille.

Poings serrés.
Mâchoires serrées.

Sa fille a trouvé du travail à la capitale, il en était bien fier d’ailleurs, quand elle est partie, pourtant il n’aime pas qu’on en parle.

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 183e devoir:

Cette toile d’Émile Friant m’a frappé car elle me dit quelque chose.
Mais quoi ? La discussion semble animée autour de ce pichet de vin.
Sur quoi peut-elle bien porter ?

V comme Vinau

Les rideaux d’or et d’ombre 
adoucissent le temps
nous partageons nos corps 
avec des choses étranges
des douleurs des espoirs 
des peurs et des souvenirs
nos nourrissons nourris d’un drôle d’appétit
les mouches aux plafonds 
les questions dans les cendres
nous avons donné des noms aux fleurs 
aux lapins 
aux secondes
nous avons inventé chansons chaussures 
et confitures
nous jouons à tourner 
nos yeux fermés vers le ciel 
en comptant les couleurs 
qui n’existent pas
à sentir l’haleine des fantômes
à tuer les étoiles
sans jamais cessé d’être habités 
par ce qui nous manque

Thomas Vinau, sur son blog, le 23 août.

Cette fois sans traduction en néerlandais 😉

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tous les billets sur Thomas Vinau ici.

Photo de l’été 1932, à peu près.

V comme Vanden Broecke

Sous les arcades des Venetiaanse Gaanderijen il y a toujours de chouettes expos de photos et cette photo-ci était particulièrement attirante grâce à la citation de Bernard-Marie Koltès par l’acteur flamand Bruno Vanden Broecke.

Dans l’interview qui a paru en mars 2021 dans le Standaard (rappelez-vous, pandémie, théâtres fermés…) il explique « ça fera bientôt quatorze ans que je porte en moi cette citation de Bernard-Marie Koltès » reçue d’un ami alors qu’ils travaillaient à une représentation de la pièce de Koltès, Dans la solitude des champs de coton.

« Sur scène il ne faut pas se montrer triste, il faut montrer qu’on essaie de ne pas pleurer » explique-t-il.

Et aussi: « Ne reste pas accroché dans la déprime s’il t’arrive un malheur, ressaisis-toi. La mort de ma mère quand j’avais vingt-cinq ans a été un des coups durs de ma vie mais paradoxalement ça m’a aussi donné de la force. Je la vois encore devant la fenêtre un matin de mars, elle ne savait pas si elle tiendrait jusqu’à l’été. Nous savions que c’était son dernier printemps, la dernière fois qu’elle verrait des fleurs s’épanouir. »

Mais elle arrivait à jouir de la beauté de l’instant et a dit: « Regarde! L’herbe est si verte! »

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‘Al bijna veertien jaar draag ik deze uitspraak van de Franse theaterauteur BERNARD-MARIE KOLTÈS mee. Mijn boezemvriend Raven Ruëll reikte me ze aan tijdens onze heropvoering van Koltès’ stuk In de eenzaamheid van de katoenvelden. Het is een waardevol inzicht voor mijn vak: op het toneel moet je immers niet tonen dat je triest bent, je moet tonen dat je probeert niet te wenen.’

‘Zoals een prisma kun je dit citaat van allerlei kanten bekijken. Wat er ook in zit: blijf bij tegenslag niet hangen in zwaarmoedigheid, herpak jezelf. De dood van mijn moeder op mijn 25ste was een van de hardste klappen in mijn leven, maar paradoxaal genoeg heeft het me ook veel kracht gegeven. Ik zie haar nog voor het raam staan op een ochtend in maart, toen ze niet wist of ze de zomer nog zou halen. We wisten dat dit haar laatste lente was, de laatste keer dat ze bloemen zou zien uitbotten. Ze zei: “Maar Bruintje, kijk! Dat gras is zó groen!” (glimlacht) Ze was de schoonheid van de dag intens aan het drinken … Natuurlijk moet je soms bezig zijn met de toekomst, maar het is zonde om zo vaak voorbij te gaan aan het potentiële geluk in het hier en nu.’

‘De dingen die mij helpen als het minder gaat – lezen, muziekmaken, lopen … – maken dat ik niet bezig ben met wat morgen komt. Iedereen krijgt klappen in dit leven, ieder van ons heeft weleens het gevoel van een vrije val. Maar ik blijf nooit meer te lang in negatieve gevoelens hangen: elke hartslag is er toch één dichter bij je laatste.’

Vergezeld van een oude Hasselblad-camera reist Alexia Leysen van mens tot mens, op zoek naar ieders comfort words : woorden die kracht geven wanneer het leven moeilijk doet.

V comme voyage, voyage

– Je ne comprends pas, dit la mère de l’Adrienne au téléphone, toi qui aimes tant le train, pourquoi tu veux absolument venir en auto!

Il faut trois secondes à l’Adrienne éberluée pour savoir comment y répondre calmement:

– Mais tu sais bien qu’il y a ces cadres? Ces deux peintures que tu voulais garder?

Sans compter qu’ils encombrent le couloir depuis deux ans. Le plus grand fait 128 cm sur 100, même pas sûr que ça y rentre, dans la voiture achetée spécialement avant les vacances au lieu d’attendre la fin de l’année.
Et qu’il y a aussi un gros sac avec des affaires que la mère avait oubliées à l’appartement, le jour du départ et qu’elle a bien demandé de lui apporter.
Comment mettrait-on tout cela dans une valise dans le train?

– Oh! fait-elle, ces cadres! Tu peux les garder!

Et elle ajoute même:

– Tu n’aurais jamais dû les prendre chez toi!

Faites donc plaisir au gens 😉

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Bref, aujourd’hui l’Adrienne prend la route pour aller passer huit jours chez sa mère.

V comme von Stackelberg

C’est tout de même incroyable, se dit l’Adrienne, cette désinvolture, cette évidente facilité avec laquelle certains s’approprient les biens culturels d’autres, pour leurs propres musées et pour leur propre commerce, et ceci non seulement dans des régions lointaines auxquelles on se croit supérieur, mais aussi en Europe et jusque dans ce fameux « berceau » de notre civilisation qu’est la Grèce!

Stupéfaite, oui, une fois de plus 😉 de constater que chaque expédition archéologique en Grèce, jusqu’au 19e siècle, a agi de cette façon: on y va, on prend ce qui est transportable, on revend ce qui a de la valeur marchande.
Comme c’est « à la mode », on n’a aucun mal à trouver des musées et des particuliers prêts à y mettre le prix.

C’est donc aussi ce qui est arrivé à Bassae, avec une « expédition » – qui était une sorte de « Grand Tour » – organisée principalement par des Britanniques et à laquelle participait Otto von Stackelberg, qui a fait de merveilleux dessins qu’on peut voir ici, comme l’illustration ci-dessus.

Pour ceux que ça intéresse, la biographie de von Stackelberg et des infos sur l’expédition sont ici.

Détail frappant – mais est-ce un détail? – les Grecs vivant sur place aux alentours de Bassae, font à tous ces gens qui viennent les dépouiller de leurs « antiquités » et autres « vieilles pierres », le meilleur accueil.

Von Stackelberg raconte dans son journal comment le dimanche, bergers et bergères viennent chanter dans le temple d’Apollon – reconnu par l’Unesco depuis 1986 – accompagnés de la lyra et danser le syrto de la région: hommes et femmes dansent ensemble mais ne se touchent pas, ils forment une ligne en tenant à la main une longue bande de tissu qui, pour von Stackelberg, est un rappel du fil d’Ariane.

V comme Vivaldi

C’est tout à fait dans l’esprit de l’Ospedale della Pietà mais c’est en Afrique du Sud. Une école primaire où on pratique l’enseignement de la musique à l’aide d’instruments locaux comme le marimba, qui de fait est un xylophone africain.

Ce qui n’empêche pas de jouer de la musique en provenance de partout dans le monde, comme le prouvent ces petites filles avec un joyeux Vivaldi.

Ce sont de beaux projets éducatifs (par la musique) dans divers townships autour de Johannesburg, et celui de la vidéo porte bien son nom, Goede Hoop, Bonne Espérance, comme le cap de nos leçons de géographie en 4e primaire 😉

« The only reason why I play the marimba is because music lifts me up » dit une petite fille d’un autre township: la musique me réconforte, me remonte le moral, me tire vers le haut…

Beaucoup de traductions possibles pour « lift up » mais vous avez compris l’idée 🙂

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pour ceux que ça intéresse, tout sur les Marimba Hubs ici.

V comme voyage, voyage!

Quand l’Adrienne lit la presse mercredi matin, elle en avale presque son café de travers: voilà que précisément le jour où elle a décidé de se rendre à Bruxelles, pour assister à la présentation de la nouvelle saison à la Monnaie, le président des USA l’a devancée 😉

En lisant quel énorme imbroglio de mesures diverses une telle visite inclut, elle se dit qu’il y aurait matière à trois billets de Stupeur et tremblements, à commencer par ce qui concerne notre précieuse et irremplaçable petite planète: ce monsieur ne vient pas avec un seul Air Force One, mais deux, sous prétexte de brouiller les pistes.

Et puis il y a encore par exemple ceci:

« President Biden zal zich tijdens zijn verblijf verplaatsen in een grote colonne van een vijftigtal voertuigen die speciaal voor dit bezoek worden overgevlogen. Biden zelf bevindt zich in de Cadillac One, beter bekend als ‘The Beast’. Deze gepantserde limousine is bestand tegen raketten, chemische aanvallen en vuurwapens, en heeft een granaatwerper aan boord. Ook hiervan bestaat een identieke kopie om mogelijke aanslagplegers te slim af te zijn. » (source De Standaard)

Le Président fera ses déplacements dans une colonne d’une cinquantaine de véhicules rapportés spécialement par avion pour cette occasion. Lui-même se trouvera dans la Cadillac One, qu’on appelle ‘The Beast‘. Cette limousine blindée peut résister à des attaques de missiles ainsi que chimiques ou d’armes à feu et a un lance-grenades à son bord. Cette limousine a aussi sa copie conforme pour déjouer les tentatives d’attentat. (traduction de l’Adrienne)

Alstemblieft, comme on dit à Bruxelles 😉

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Pour ceux que la chose intéresse, même si ça date du précédent:

Vous voulez savoir ce qui fait bien rigoler l’Adrienne?
Que ce précieux véhicule a fait le voyage pour très peu servir: dans les déplacements en centre ville, monsieur B devra se contenter d’une SUV: The Beast ne réussit pas à passer sur les dos d’âne 🙂

Alstemblieft!

V comme vive le vélo

Il paraît que la Belgique en général et la Flandre en particulier est une région de fous du vélo.
Comme si la folie ordinaire ne suffisait pas.
Mais soit.

On sait déjà que l’Adrienne a été bien inspirée en choisissant une adresse pour sa vie en ville: aussi longtemps qu’il n’y a pas de contournement – on en parle depuis avant sa naissance – aussi longtemps, donc, toute la circulation nord-sud et même est-ouest passe devant sa porte.
Et vice versa.

Comme il ne faudrait pas trop s’habituer au calme relatif des samedis et des dimanches: toutes les courses cyclistes y passent aussi.

Le calendrier de la saison 2022 vient d’être fièrement annoncé par la ville: les festivités commencent demain, olé olé, vive le vélo!

V comme Villejean

Image

« Fontaine, je ne boirai pas de ton eau »
dit l’oiseau qui faisait son nid, petit à petit.
Et l’homme qui mesurait les nuages
profita d’une éclaircie
pour descendre de son échelle
et rentrer au musée.

« J’aurais mieux fait de choisir un autre métier » bougonnait-il. C’est vrai qu’il aurait pu
cultiver des fraisiers
partir à l’étranger
se faire chercheur d’épaves
ou planteur de forêts.

Mais il était amoureux d’une étoile
et sa latte était le seul itinéraire
vers le cosmos vivant.

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Merci à Joe Krapov et à l’atelier de Villejean de partager les consignes avec ceux qui habitent loin 🙂

Pour chacun des mots, écrivez une phrase d’allure poétique dans laquelle ce mot est obligatoirement utilisé. N’ayez aucun souci de continuité. 

fontaineéclaircieétrangeramoureux
oiseaumuséeépaveitinéraire
nuagesfraisiersforêtvivant

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Illustration: sculpture qui orne le toit du SMAK à Gand, Jan Fabre, De man die de wolken meet/l’homme qui mesure les nuages

V comme vivre ici

Le vent passe en les branches mortes
Comme ma pensée en les livres,
Et je suis là, sans voix, sans rien,
Et ma chambre s’emplit de ma fenêtre ouverte.

En promenades, en repos, en regards
Pour de l’ombre ou de la lumière
Ma vie s’en va, avec celle des autres.

Le soir vient, sans voix, sans rien.
Je reste là, me cherchant un désir, un plaisir ;
Et, vain, je n’ai qu’à m’étonner d’avoir eu à subir
Ma douleur, comme un peu de soleil dans l’eau froide.

Paul Éluard, Premiers Poèmes, 1913-1918

***

photo prise à Ostende le soir du 17 décembre