H comme Haruki

La première fois qu’un élève a déclaré à Madame:

– Moi, je n’aime pas la poésie.

Il lui a bien fallu trois secondes pour déglutir et arriver à prononcer un:

– Ah bon?

Suivi de la question:

– En néerlandais non plus?

Après elle en faisait un défi personnel de réussir à trouver LE poème qui parlerait à l’élève imperméable à ses beautés.

Mais toujours, quelque part, et pendant de nombreuses années, il lui restait dans la tête une sorte de « comment peut-on ne pas aimer la poésie?« 

Bref, aujourd’hui elle comprend, bien sûr.

Prenez par exemple ces millions de gens qui adorent la littérature japonaise en général et Murakami en particulier.

Et Madame?

Et bien, elle continue à faire des efforts et à espérer qu’un jour, elle sera « touchée » 🙂

En ce moment, elle lit ceci.

F comme fin

– Ah! tout de même! tout de même quelqu’un!
– Maman, je te signale qu’on est là tous les jours…
– Ferme la porte!

Elle le sait bien, pourtant, que sa vieille maman « est perdue dans sa tête » comme elle-même le disait à propos de sa propre mère.
Que tous ses souvenirs des dernières décennies sont noyés dans un magma affolant.
Que le jour viendra où elle ne se souviendra plus du nom de ses enfants, elle qui les a tant aimés.
Que cette perspective effrayante l’attend sans doute aussi et qu’elle fera vivre à son fils ce qu’elle vit en ce moment: une vieille maman tout usée, qui ne trouve plus rien et s’effraye de tout.
Qui pleure quand elle a un moment de lucidité.
Et à d’autres moments ne sait plus que cette jeune femme attirante, brune et souriante sur la photo à côté de ce jeune homme aux yeux bleus, c’est elle.

Qui veut qu’on ferme la porte quand elle est ouverte et qu’on l’ouvre quand elle est fermée.

– Vieillir comme ça, disait-elle à propos de sa propre mère, mieux vaut mourir!

***

Merci à Monsieur Le Goût pour son 134e devoir:

Encore une histoire de porte. Celles qui donnent sur de nouveaux mondes. Celles qui donnent sur des mondes anciens. Ce qui serait chouette, c’est que vous réussissiez à y mettre les mots: attirer – affoler – effrayer – fermer – ouvrir – trouver – aimer – perdre – mourir – noyer.

Peu importe le temps, le mode, ou que ces verbes soient usés de façon pronominale ou non.

H comme histoire musicale

Dominique nique nique chantait mini-Adrienne à une époque où les moins de vingt ans ne connaissaient pas encore le terme argotique, devenu si banal aujourd’hui qu’on peut entendre une jeune maman parlant de sa fille de dix mois: « Elle a complètement niqué sa robe! »
*soupir*

Réflexe de prof, sans doute, Madame aurait préféré entendre « Elle a sali sa robe » ou « sa robe est bonne à jeter » et toutes les gradations entre ces deux.

Misère de la langue française! Petit frère s’est bien adapté et dit désormais lui aussi « Donne-lui pas ça! », histoire de se fondre dans le décor ambiant.

Fatalement, les oreilles de l’Adrienne ont tinté toute la journée, à cette fête avec 120 personnes 😉

Solécisme, c’est comme ça que ça s’appelle, quand on emploie de manière fautive une forme grammaticale existante.
Mais bien sûr on a gardé le silence. On n’a pas fait sa prof 😉

La faute à qui ou à quoi, si tous là-bas disent « mets-toi pas là! » au lieu de « ne te mets pas là »? Pourquoi de telles erreurs alors que c’était parfaitement à la portée des petits Flamands de Madame?

Si vous avez une idée, n’hésitez pas à le dire 🙂

Écrit pour l’Agenda ironique de juillet 2022.

Chaque paragraphe commence par une des sept notes de musique, dans l’ordre, et il y a les mots imposés: silence, soupir et portée.

H comme Herzmuskelschwäche

C’est la recherche généalogique qui a fait apprendre ce mot à l’Adrienne et c’est la vue du mot ‘Mauthausen’ à propos du grand-père de Thomas Gunzig qui le lui a tout à coup rappelé. En plus de la mort toute récente, le 31 mai, de madame Andrée Geulen.

Herzmuskelschwäche: Herz veut dire cœur, muskel, c’est évidemment muscle et Schwäche signifie faiblesse.

C’est ce mot-là que l’on trouve le plus souvent sur la fiche de décès des résistants torturés à mort par la Gestapo: faiblesse du muscle cardiaque.

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Pour ceux qui en veulent un exemple, voir par exemple cette page du site Mémorial de Mauthausen

H comme hymne

Χαίρε, ω χαίρε, ελευθεριά, peut-on lire sur un monument de marbre blanc, en bord de mer à Nafplio.
Aucune autre inscription pour aider à comprendre.

On se souvient juste qu’ελευθεριά signifie ‘liberté’, donc une petite recherche s’impose.

Elle mène à Dionýsios Solomós, auteur de l’Hymne à la liberté, en 158 quatrains! Les 24 premiers forment l’hymne national grec, mis en musique par Nikólaos Mántzaros.

Jugez vous-mêmes ci-dessous, vous y avez le texte et la musique des deux premiers quatrains, et ensuite une version plus glamour 🙂

H comme Hulda

Cette année, on fête le bicentenaire de la naissance du compositeur né à Liège, César Franck.

L’occasion pour les deux grands orchestres liégeois – l’orchestre philharmonique royal de Liège et l’opéra royal de Liège – de faire entendre des œuvres souvent peu ou mal connues.

Comme cet opéra dont l’Adrienne ignorait l’existence 🙂

Pour ceux qui voudraient se rafraîchir la mémoire musicale, trente minutes avec Martha et Renaud:

H comme Hop

– Vous cultivez le houblon? demande l’Adrienne à la dame chez qui elle vient d’arriver.

Elle s’était laissé prendre à l’aspect du lieu – grande ferme entourée de champs hérissés de perches à houblon – mais elle se trompait: la dernière génération a transformé la ferme familiale en ‘Bed and breakfast‘.

En visitant le musée du houblon on en voit la confirmation sur une grande carte du monde: en Belgique, il ne reste plus que 181 hectares en exploitation, répartis sur 23 producteurs dont 18 autour de Poperinge.

Tout savoir sur le houblon belge: c’est ici.
Pour voir les activités des douze mois de l’année dans une ferme en culture biologique du houblon de Poperinge (Proven), c’est ici.

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photo prise à Poperinge le 9 mars – on peut voir les gens au travail et le chien qui surveille la photographe.

Le titre ‘hop‘ veut dire houblon – le ‘bed & breakfast‘ est situé dans l’ancien ‘hopast‘, séchoir à houblon.

H comme Huguenin

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source ici

Jeudi 2 février [1961]

Je commence à travailler l’article sur Massis. Je sens que cette fois-ci ma force va donner.” (Jean-René Huguenin, Journal)

C’est ce que lit l’Adrienne dimanche dernier, dans les Notules dominicales de Philippe Didion.

Massis!?

Voilà, lui écrit-elle, une des choses que j’aime à vos notules: elles offrent l’éclair d’un « je me souviens ».

Puis elle vérifie les dates et se dit que très probablement Jean-René Huguenin parlait d’un autre Massis: Wilfried Morbée n’a pris le pseudonyme de John Massis qu’en 1963, selon wikisaitout.

Mais que ça n’empêche pas d’aller faire un tour dans le séjour-cuisine des grands-parents, où vers 1970 mini-Adrienne a dû voir à la télé en noir et blanc un type qui tirait un camion, un train, empêchait un petit avion, un hélicoptère, de décoller ou soulevait une bagnole… avec ses dents.

En 1960-61, il s’appelait encore Mocules et avait 20 ans 🙂

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H comme histoire familiale

Le 10 mai 1940, comme bon nombre de Belges, les quatre futurs grands-parents de l’Adrienne étaient prêts à se jeter sur les routes en direction de la France.

Côté paternel, à la chapellerie, chacun était paré : les deux gamins portaient fièrement leur petit sac à dos de scout et le plus jeune se trouvait investi de la mission de confiance, le transport du pique-nique. Du pain, du saucisson.

Prêts à partir à pied pour l’aventure.

Mais au dernier moment, alors qu’ils étaient déjà tout harnachés au seuil de la porte, le père a changé d’avis : tous ces pauvres gens qui remontaient sa rue en direction du sud avaient l’air d’être déjà en bout de course, exténués et hagards. Ce n’étaient plus les belles voitures du début, ni les attelages, mais des charrettes à bras et de tristes baluchons. Comme le leur.

Alors il est rentré et a déclaré qu’ils resteraient là, finalement.

C’est le gamin au saucisson qui en a été le plus déçu.
Il avait 12 ans.

De l’autre côté de la ville, chez grand-mère Adrienne, on ne cessait de peser le pour et le contre : en fait, grand-père était pour, grand-mère était contre. Elle s’imaginait la soldatesque allemande dans sa maison et cette idée lui était intolérable :

– Il n’est pas question, déclara-t-elle finalement, il n’est pas question que je leur laisse ma machine à coudre toute neuve !

Une Singer qui venait précisément des usines berlinoises.

C’est ainsi que des deux côtés de la famille de l’Adrienne on a continué à faire ce qu’on faisait très bien depuis des siècles : ne pas quitter la ville où on était né.

***

écrit pour le Défi du samedi n°697, où Walrus proposait le mot ‘nomade‘. Merci à lui!

La Singer, la suite de son histoire et sa photo sont dans ce billet de 2015.