P comme photos

D’accord, c’était une drôle d’idée, de vouloir refaire un classement « définitif » des derniers documents non classés.

Surtout qu’on sait par expérience qu’une fois le classement fait, la table sera remplie de petits tas bien distincts qu’on ne saura où ranger, si ce n’est de nouveau plus ou moins pêle-mêle sur une étagère au premier étage.

Sans compter le temps qu’on mettra à admirer la photo du mariage de grand-oncle Émile avec la plus jeune sœur de grand-père.

Que faire de ces reliques qu’on a déjà eues en main une dizaine de fois, comme ces photos de deux amis du grand-père, l’un mort à l’hôpital de Dachau fin mai 45, l’autre à Bergen Belsen, à une date inconnue?

Et toutes ces photos que la mère de l’Adrienne n’a pas voulu emporter, il y a un an? Photos du père, heureux d’être en vacances en Ardèche, ou entouré d’amis de sa chorale aux fêtes de Sainte-Cécile, ou fêtant Saint-Ambroise avec son patron et ses collègues? Photos de ses petits-fils? De ses amies?

Des tas de gens morts et quelques vivants dont on ne sait ce qu’ils sont devenus, comme Lurdes et Tiago photographiés par un client de Monsieur Mari, dans la verte campagne d’autrefois.

– Celle-là, se dit l’Adrienne, celle-là, je la jette.

Puis elle se ravise: c’est une belle photo, tout de même 😉

P comme poète grec

En attendant les Barbares

Qu’attendons-nous, rassemblés sur l’agora?
On dit que les Barbares seront là aujourd’hui.

Pourquoi cette léthargie, au Sénat?
Pourquoi les sénateurs restent-ils sans légiférer?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui.
À quoi bon faire des lois à présent?
Ce sont les Barbares qui bientôt les feront.

Pourquoi notre empereur s’est-il levé si tôt?
Pourquoi se tient-il devant la plus grande porte de la ville,
solennel, assis sur son trône, coiffé de sa couronne?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que notre empereur attend d’accueillir
leur chef. Il a même préparé un parchemin
à lui remettre, où sont conférés
nombreux titres et nombreuses dignités.

Pourquoi nos deux consuls et nos préteurs sont-ils
sortis aujourd’hui, vêtus de leurs toges rouges et brodées?
Pourquoi ces bracelets sertis d’améthystes,
ces bagues où étincellent des émeraudes polies?
Pourquoi aujourd’hui ces cannes précieuses
finement ciselées d’or et d’argent?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que pareilles choses éblouissent les Barbares.

Pourquoi nos habiles rhéteurs ne viennent-ils pas à l’ordinaire prononcer leurs discours et dire leurs mots?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que l’éloquence et les harangues les ennuient.

Pourquoi ce trouble, cette subite
inquiétude? – Comme les visages sont graves!
Pourquoi places et rues si vite désertées?
Pourquoi chacun repart-il chez lui le visage soucieux?

Parce que la nuit est tombée et que les Barbares ne sont pas venus
et certains qui arrivent des frontières
disent qu’il n’y a plus de Barbares.

Mais alors, qu’allons-nous devenir sans les Barbares?
Ces gens étaient en somme une solution.

Konstantinos Kavafis

Traduction du grec: Marguerite Yourcenar et Constantin Dimaras Source ici

Photo prise à Paris à l’expo Magritte

P comme proverbe

« De aanhouder wint« , se dit l’Adrienne en rentrant chez elle toute contente.

Le proverbe néerlandais signifie que le gagnant est celui qui persévère.
Et de la persévérance, il en a fallu!
Pendant plus de sept ans 🙂

Voici les faits: dans la rue de l’Adrienne habite un Vlaamse Leeuw qui a apparemment très mal pris, au moment où elle est venue s’installer dans sa maison-en-ville, qu’elle refuse d’adhérer à son club de surveillance du quartier.

Or, comme il habite quelques maisons plus loin, que tous deux passent beaucoup à pied, qu’il prend souvent l’air à sa porte ou qu’il promène son chien, ils sont amenés à se croiser presque chaque jour.

Chaque fois l’Adrienne le salue, chaque fois il reste de marbre.
Au point qu’elle a failli se décourager.
Au bout de sept ans.

Et puis miracle, mercredi dernier, allez savoir pourquoi, il soulève un coin de sa bouche en réponse à son bonjour.

ça doit être sa façon de sourire.

L’Adrienne en tout cas trouve que l’événement vaut la peine d’être raconté 😉

***

En illustration pour Lazuli Biloba si elle passe par ici, la photo du yakushimanum qui fleurissait ponctuellement à chacun de mes anniversaires, dans le jardin d’autrefois 😉

Le rapport?

Son petit nom est Grumpy 🙂

P comme Ptyx

Bruxelles, Albertine, photo de l’Adrienne

Place à la librairie Ptyx pour ce chouette texte faisant référence à vous savez quoi:

« Rarement le mot « poésie » et ses dérivés auront été autant à la mode. Une vocifération prétendument émancipatrice, un discours suintant l’emphase et le nationalisme, l’extatique récitation de lieux communs face caméra : la moindre revendication, la moindre supplique à vocation idéologique, sous prétexte qu’elle est médiée par le langage, est maintenant vendue comme ressortant du poétique. Rarement telle surenchère sémantique aura été si peu en rapport avec l’objet qu’il prétend nommer. La « poésie » est partout, la poésie nulle part. En « armant » leurs « luttes » des pâles ersatz d’une poésie réduite à ses clichés et aux seuls principes de la communication actuellement en vogue – format court, visuel, sonore, ludique, punchline – ces « combattants » du poétique parviennent à ridiculiser leurs combats (ça on s’en tamponne gentiment) et à donner de la poésie, pour ceux qui n’en connaissent rien, l’image d’un outil niais et inféodable à peu de frais à quelque « cause » que ce soit (ça c’est chez nous plus sensible). Tout entier dévolu à « étreindre par le langage » l’opprimé, le racisé, le féminin, le lombric ou le coquelicot, le poète guérillero en oublie que la poésie est avant tout chose esthétique (et non pas « belle », ni « jolie », ni « subjective »). Las de cette dilution de l’αίσθησιs (le grec, c’est toujours classe) dans tout ce à quoi on cherche bêtement à la forcer, nous avons décidé de ne plus consacrer ce blog, ces prochaines semaines, qu’à l’expression sans apprêt de textes poétiques qui comptent. Fi des étendards. Place à la poésie. »

La librairie Ptyx se trouve rue Lesbroussart, 39 à 1050 Bruxelles (Ixelles)

P comme Précieuse

Elle aime jardiner sur la Carte de Tendre, où la mer est émeraude sous les rayons du soleil, où les arbres connaissent un éternel renouveau et les graines d’espérance fleurissent parmi la mousse des sous-bois.

Elle rit sous son chapeau de jardinière et danse sans peur du ridicule.

Et quand elle a bien fait le tour de son Jardin des Merveilles, elle rentre chez elle avec la mine satisfaite de la bonne ménagère.

***

écrit pour les Plumes d’Émilie – merci Émilie – avec les 15 mots imposés suivants:
tendre – jardiner – émeraude – rayon – arbre – renouveau – espérance – graine – peur – chapeau – danser – soleil – mousse – ménager(e) – mine.

P comme patience

Patientia vincit omnia, écrit l’amie qui attend ces jours-ci l’arrivée du premier bébé chez son fils aîné.

La patience, la persévérance et la passion, voilà ce qui aura été plus que nécessaire à cet adepte (1) du Rubik’s cube pour réaliser sa Mona Lisa!

Dans sa jeunesse, l’Adrienne s’est essayée à ce cube en se demandant ce qu’on pouvait y trouver d’amusant.

La réponse lui est enfin donnée 🙂

(1) ce jeune garçon en a fait d’autres, on en parle ici.

P comme pas ce qu’on croit

64ème devoir de Lakevio du Goût

Jack_Vettriano-File7644.jpg

Un bel organe, un imperturbable aplomb, plus de tempérament que d’intelligence et plus d’emphase que de lyrisme, achevaient de rehausser cette admirable nature de charlatan, où il y avait du coiffeur et du toréador. 

Il s’est vite avéré que malgré ses airs de Bogart, il ne savait parler que de voitures.

Elle était comme Lauren, elle en retira qu’il n’avait que l’aspect d’un brave, avec l’entrain facile d’un commis voyageur.

***

désolée, l’idée ne m’est venue que cette nuit, à cause de l’organe abîmé de Bogart et Bacall, à force de vouloir prendre une voix « sexy »… et sans doute un peu aussi à cause de la cigarette 😉

Je vous propose de dire ce que vous inspire cette toile de Mr Vettriano.
Une histoire qui commencerait par :
« Un bel organe, un imperturbable aplomb, plus de tempérament que d’intelligence et plus d’emphase que de lyrisme, achevaient de rehausser cette admirable nature de charlatan, où il y avait du coiffeur et du toréador. »
Et qui finirait par :
« Elle en retira qu’il n’avait que l’aspect d’un brave, avec l’entrain facile d’un commis voyageur. »

P comme Progrès

grayscale photo of man and woman sitting on car hood
source Immo Wegmann

C’était l’époque où on passait l’auto au polish pour que ses chromes brillent au soleil.

L’époque où on vérifiait le niveau d’huile, parce que c’était la question que le grand-père ne manquait jamais de poser.

Et l’époque où on avait toujours un jerrycan dans le coffre…

– Tu m’attends là? disait l’homme. Je vais voir si on peut avoir de l’essence quelque part.

***

la véritable histoire de la Fiat est racontée ici et ici 🙂