K comme Kayıp Zamanın İzinde

verdure

Il avait réussi à se faire inviter pour le café et savourait cette victoire: depuis qu’elle avait épousé le prince, il l’avait un peu perdue de vue… et il en avait perdu le sommeil. Mais ses nuits d’insomnie à chercher par quelle combinaison renouer le contact avaient fini par porter leur fruit. Il aurait dû le savoir que tôt ou tard elle ferait appel à ses connaissances en matière d’art.

– J’ai là une verdure aux oiseaux, lui avait-elle dit, dont je me demande si elle vaut la peine que je la fasse restaurer. Elle est restée longtemps dans une pièce sans rideaux, elle a fort déteint au soleil… Vous pourriez y jeter un œil de connaisseur?

Il jubilait! Il savourait ce moment de sa grande rentrée en fanfare: elle avait de nouveau besoin de lui.

Il jouait sur du velours…

Tout a très vite été réglé, la visite du château et de ses trésors, petits et grands, l’inspection de la verdure et un renouveau de papotage mondain, comme s’il ne s’était pas écoulé deux ou trois années depuis leur dernière rencontre, mais seulement deux ou trois semaines.

Il sortit de là en se vissant le monocle à l’œil droit, après un respectueux baise-main à la princesse.

Ce n’est que le lendemain qu’elle sursauta en trouvant sur la commode Louis XVI un bristol signé Arsène Lupin.

***

écrit pour Les petits cahiers d’Emilie avec les mots imposés suivants:

OISEAU – FANFARE – SOLEIL – RIDEAU – COMBINAISON – VERDURE – CAFÉ – INSOMNIE – RENOUVEAU – VELOURS – SOMMEIL – SURSAUTER – SORTIR – SAVOURER

Le titre est la traduction turque de la Recherche du temps perdu, je n’ai pu résister à la tentation de faire se rencontrer Arsène Lupin et Madame Verdurin, une fois qu’elle est devenue princesse de Guermantes: il me semble que ça s’imposait 🙂

source de l’illustration, verdure d’Audenarde, ici

I comme incipit

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Longtemps je me suis couchée de bonne heure. Non par goût, mais parce que j’avais un petit frère qui refusait d’aller au lit aussi longtemps que j’avais la permission de veiller. 

Longtemps je me suis donc couchée à l’heure des petits enfants. Je ne réussissais pas à m’endormir – l’ado vit à un autre rythme, c’est bien connu – et j’appréhendais ces longues heures dans l’attente vaine du sommeil. 

C’est encore pareil aujourd’hui et j’ai déjà appliqué tous les conseils des spécialistes et autres gourous du sommeil: des rituels, des heures fixes, pas de café ni d’écrans lumineux dans les heures précédentes, que sais-je encore. 

Ma carissima nipotina a le même problème et réussit à s’endormir en faisant tout le contraire de ce qui est préconisé: allongée dans son fauteuil, la télé allumée, les chats couchés sur elle, elle dort… 

Vous commencez à la connaître, vous savez bien qu’elle n’en fait qu’à sa tête tongue-out 

Peut-être a-t-elle un peu raison?

***

tableau et consignes chez Lakévio 
qui impose l’incipit indisposant irrémédiablement
Walrus innocent 

La dernière phrase aussi est imposée. 

U comme un conte de Noël

Parfois un élève profite de l’examen oral – sorte d’entretien particulier – pour raconter à Madame toute sa vie… ou presque.

C’était à l’occasion de ce petit extrait-ci:

Madame Verdurin, souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à tremper dans son café au lait, avait fini par obtenir de Cottard une ordonnance qui lui permît de s’en faire faire dans certain restaurant dont nous avons parlé. Cela avait été presque aussi difficile à obtenir des pouvoirs publics que la nomination d’un général. Elle reprit son premier croissant le matin où les journaux narraient le naufrage du Lusitania. Tout en trempant le croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait : « Quelle horreur, cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies. » Mais la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième car tout en faisant, la bouche pleine, ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené là probablement par la saveur du croissant, si précieux contre la migraine, était plutôt celui d’une douce satisfaction.

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Pléiade, Gallimard, tome III, p. 772-773

Le naufrage du Lusitania avait amené la conversation sur les malheurs de notre temps. Sommes-nous meilleurs que madame Verdurin? Je ne le crois pas.

L’élève avait envie de parler des Philippines. C’est un malheur qui la touche vraiment, dit-elle, parce que toute la famille de sa mère y habite.

– Ah? fait Madame avec intérêt. Je ne savais pas que ta maman venait des Philippines.

C’est vrai, Madame a de ces drôles de principes, comme par exemple de s’entêter à vouloir commencer une page blanche pour chaque élève, le premier septembre, et de la remplir ensemble au fil des jours. 

– Oui, dit-elle.

Madame ne pose pas la question qui lui brûle les lèvres: comment tes parents se sont-ils rencontrés? Ce serait trop indiscret. Mais l’élève n’attend pas les questions. Elle raconte. La vie là-bas. Le voyage de la jeune fille, embauchée comme « danseuse » aux Pays-Bas. Et l’homme qui a tout fait pour la sortir de là et en faire sa femme.

– Quand je pense, conclut-elle, à l’histoire de mes parents, c’est comme… comme un film!

– Oui, dit Madame, je me disais aussi qu’il y avait là matière à tout un roman…

– C’est exactement ça! C’est un roman!

Et ses yeux brillent de fierté.

– Un roman qui finit bien, dit Madame.

***

Bon Noël à tous.

H comme humeur du jour

Il suffit parfois le matin de regarder l’écran où ne s’affichent que des banalités pour ne plus ressentir ni envies, ni besoins. Surtout si dehors le ciel est lourd et gris, le crachin tenace, le brouillard épais. Journaux et magazines en ligne ne montrent que des titres qui se veulent racoleurs mais qu’on découvre si pauvres en contenu. On clique, on zappe, on élimine mais on reste là, devant cet écran, à attendre, à espérer (quoi ?). C’est dimanche, le jour des familles. Et on s’use les yeux, le poignet, le dos, à jouer des jeux débiles, patience ou Spider Solitaire. Parfois on se lève pour se faire un café, un thé, dont on espère tirer énergie et réconfort. Mais même s’il est assorti de chocolat il ne réussit pas à dissiper cette léthargie déprimante, à contrer cette lente et inexorable glissade vers l’improductivité absolue. Et plus l’heure avance, plus on se culpabilise. On aurait pu faire tant de choses, en somme… Quelques longueurs à la piscine communale, du rangement dans la maison, une relecture d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs…  Mais il est trop tard pour la piscine, on n’a pas envie de ranger et Marcel Proust peut attendre. C’est comme si l’ordinateur n’avait pas de bouton « off » : on a toutes les peines du monde à le quitter pour aller se coucher.

Demain, c’est lundi.

D’autres matins on regarde par la fenêtre et on a envie de tout, soif et faim de maintes choses. Est-ce le soleil ou ce coin de ciel bleu ? On se sent disponible et vivant, tellement vivant ! On veut faire mille activités, on s’éparpille, on est fébrile. On a envie de dispenser du bonheur autour de soi, on irradie, on exulte. On prend des trains, on donne des coups de fil, on voit des amis, on rit. On va au cinéma, au théâtre, à l’opéra. On jardine, on rentre du bois, on chante. On écrit, on lit, on cuisine. On fait une lessive, une vaisselle, un repassage. On tourbillonne dans la maison, on perturbe la sieste des chats, on va marcher dix kilomètres. On prend des photos de chaque arbre, de chaque fleur, de chaque animal. On respire, on bouge, on se démène. On trouve même la force de tondre la pelouse, de corriger cinquante copies, de relire A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Et « de l’aube claire jusqu’à la fin du jour », on aime la vie. On va se coucher heureux et serein après avoir contemplé les étoiles. On sent qu’on fera de beaux rêves. On a déjà envie d’être à demain.

Pourtant demain, c’est lundi.

billet écrit à l’époque de l’autre maison et inspiré par Les poudreurs d’escampette n° 171

W comme wagon de train

C’était dimanche dernier et l’Adrienne était à la gare avec un bon quart d’heure d’avance – comme à son habitude, et même ce jour-là alors qu’elle avait été retardée par un peloton de cyclotouristes et avait failli commettre un génocide pour les dépasser (1)

Assise sur un banc au soleil déjà chaud – mais enduite de sa crème numéro 50 – l’Adrienne essayait de lire encore quelques pages d' »à l’ombre des jeunes filles en fleurs » quand un jeune homme armé d’un vélo (ils sont partout Cool) et d’un sac à dos s’assied à côté d’elle.

Ne montrant nul respect pour la lecture, il dit avec un large sourire:

– Vous allez à Bruxelles pour la fête nationale? Je vois que vous avez mis votre belle robe rouge Rigolant

L’Adrienne est tout étonnée (2), lève les yeux de la page 238 (sur 632) et répond:

– Oui, en effet… je vais aller humer l’ambiance sur place… (3)

En choisissant sa robe rouge, ce matin-là, elle n’avait pas pensé aux couleurs nationales mais plutôt à une tenue qui soit à la fois légère, pratique, infroissable, etc. Cependant, le jeune homme avait vu juste: arrivée sur place, l’Adrienne a remarqué qu’en effet, beaucoup de gens avaient sélectionné dans leur garde-robe ce qu’ils avaient de plus rouge-jaune-noir.

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trio de patineuses sur pavés (et en sabots!)
il faut le voir pour le croire
Langue tirée 
ah oui, elle était super, l’ambiance à Bruxelles 

***

(1) elle avait le choix entre l’extermination d’une partie de la population cyclotouristique et l’acte kamikaze, vu que les petites routes entre son patelin et la grande-ville-avec-gare sont très sinueuses… elle a choisi le kamikaze et par chance personne ne venait en face, il était encore trop tôt pour les maris qui vont acheter les ‘pistolets’ du dimanche matin Langue tirée

(2) comme à son habitude… Ces trois mots sont vraiment redondants, appelons-les epitheta ornantia

(3) en réalité – car ici on recherche avant tout le vrai même s’il n’est pas toujours vraisemblable – l’Adrienne a dit: « Inderdaad! ik wil de sfeer gaan opsnuiven »

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En se quittant sur les quais de la gare de Bruxelles (4), l’Adrienne et le beau jeune homme au vélo (et sac à dos) se sont encore souhaité « veel plezier in Brussel! »

(4), non, vous n’aurez pas l’entièreté de leur conversation, qui vous ferait encore dire – très justement! – que ce n’est pas ainsi que l’Adrienne viendra un jour à bout des 632 pages d' »à l’ombre des jeunes filles en fleurs » Langue tirée

7 titres pour 7 jours

Partir sept jours et emporter sept livres, cela ne vous semble-t-il pas un programme équilibré? Je vous donne le début Clin d'œil

1.Delphine et Denis étaient partis les premiers, pour préparer la maison. Alex et Jeanne les rejoindraient en train le lendemain avec leurs copains, condition posée auprès de leurs parents pour venir passer le week-end du 14 juillet avec eux et leurs amis à Coutainville. Ainsi, pensait Delphine, ils seraient dix dans la maison, et c’était bien. Il fallait du monde, le plus de monde possible entre elle et Denis.

2.Il paraît, après la guerre, tandis que Brest était en ruines, qu’un architecte audacieux proposa, tant qu’à reconstruire, que tous les habitants puissent voir la mer: on aurait construit la ville en hémicycle, augmenté la hauteur des immeubles, avancé la ville au rebord de ses plages. En quelque sorte, on aurait tout réinventé. On aurait tout réinventé, oui, s’il n’y avait pas eu quelques riches grincheux voulant récupérer leur bien, ou non pas leur bien puisque la ville était de cendres, mais l’emplacement de leur bien.

3.Isabel Dalhousie vit le jeune homme tomber du « paradis », le dernier étage de la salle de concert. La chute fut très brève, une fraction de seconde, à peine le temps pour elle d’apercevoir la silhouette renversée du jeune homme, les cheveux en bataille, la veste et la chemise relevées sur son torse, découvrant l’abdomen. Il heurta la rambarde du premier balcon et piqua la tête la première vers le parterre en contrebas.

4.Je suis tombé amoureux de deux personnes en même temps, un vendredi matin, dans un bus d’Air France. Elle est blonde, en tailleur noir, les traits tirés, les yeux rougis, l’air à la fois concentré et absent, les doigts crispés sur la poignée de maintien au-dessus de sa tête. Il est tout petit, avec de groses lunettes rondes à monture jaune, des cheveux noirs collés au gel qui se redressent en épis, et un chasseur bombardier Mig 29 de chez Mestro dans la main droite.

5.Jusqu’à ce qu’Anna Politkovskaïa soit abattue dans l’escalier de son immeuble, le 7 octobre 2006, seuls les gens qui s’intéressaient de près aux guerres de Tchétchénie connaissaient le nom de cette journaliste courageuse, opposante déclarée à la politique de Vladimir Poutine. Du jour au lendemain, son visage triste et résolu est devenu en Occident une icône de la liberté d’expression.

6.La nuit d’avant la vague, je me rappelle qu’Hélène et moi avons parlé de nous séparer. Ce n’était pas compliqué: nous n’habitions pas sous le même toit, n’avions pas d’enfant ensemble, nous pouvions même envisager de rester amis; pourtant c’était triste. Nous gardions en mémoire une autre nuit, juste après notre rencontre, passée tout entière à nous répéter que nous nous étions trouvés, que nous allions vivre le reste de notre vie ensemble, vieillir ensemble, et même que nous aurions une petite fille.

7.On se ment toujours.
Je sais bien, par exemple, que je ne suis pas jolie. Je n’ai pas des yeux bleus dans lesquels les hommes se contemplent; dans lesquels ils ont envie de se noyer pour qu’on plonge les sauver. Je n’ai pas la taille mannequin; je suis du genre pulpeuse, enrobée même. Du genre qui occupe une place et demie. J’ai un corps dont les bras d’un homme de taille moyenne ne peuvent pas tout à fait faire le tour. 

Puis en tapant ces incipits je me suis rendue compte que j’avais déjà lu le numéro 2 et je l’ai remplacé par ceci:

Une fois M. de Charlus parti, nous pûmes enfin, Robert et moi, aller dîner chez Bloch. Or je compris pendant cette petite fête, que les histoires trop facilement trouvées drôles par notre camarade étaient des histoires de M. Bloch, père, et que l’homme «tout à fait curieux» était toujours un de ses amis qu’il jugeait de cette façon. Il y a un certain nombre de gens qu’on admire dans son enfance, un père plus spirituel que le reste de la famille, un professeur qui bénéficie à nos yeux de la métaphysique qu’il nous révèle, un camarade plus avancé que nous (ce que Bloch avait été pour moi) qui méprise le Musset de l’Espoir en Dieu quand nous l’aimons encore, et quand nous en serons venus au père Lecompte ou à Claudel, ne s’extasiera plus que sur:

«A Saint−Blaise, à la Zuecca
Vous étiez, vous étiez bien aise».

en y ajoutant

«Padoue est un fort bel endroit
Ou de très grands docteurs en droit…
Mais j’aime mieux la polenta…
Passe dans son domino noir
La Toppatelle.

et de toutes les «Nuits» ne retient que

«Au Havre, devant l’Atlantique
A Venise, à l’affreux Lido.
Où vient sur l’herbe d’un tombeau
Mourir la pâle Adriatique.

N comme nourritures

« A Combray, les célèbres déjeuners du dimanche composés d’aliments les plus divers sont les fruits du hasard ou de la fantaisie de Françoise, la cuisinière prodigue (…). Les cardons à la moelle, le gigot de 7 heures, les abricots ou le gâteau aux amandes (…). Dans chaque plat, on devine la douceur du temps de l’enfance (…) »

Michel Erman, Les 100 mots de Proust, PUF Que sais-je? n°3989, pages  88-89

***

On ne dira jamais assez de bien des Françoise qui nous nourrissent

Sourire