T comme traduttore…

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Aux pages 270-271 de l’épais volume relatant la biographie du petit Marcel – et en même temps c’est la fresque de toute une époque, de tout un milieu, avec autant de personnages que dans la Recherche elle-même – on peut lire ceci, concernant les efforts dudit Marcel pour traduire Ruskin:

Rien n’est meilleur, pour connaître un écrivain et se pénétrer de sa pensée, que de le traduire. Le simple effleurement de la page par l’œil, comme c’est le cas lorsqu’on lit un texte dans sa langue, est remplacé par l’application nécessaire au déchiffrage de phrases obscures, à la quête de certains mots dans le dictionnaire, et l’hésitation devant plusieurs termes entre lesquels il faut choisir, impose une lenteur favorable à la réflexion, à l’approfondissement de la signification de la phrase. En compensation de ces peines, il y a le plaisir d’avoir vaincu l’obstacle et de voir les mots s’ordonner suivant une logique, la pensée de l’auteur jaillir soudain, comme un rayon de soleil perçant les nuées. De là, d’ailleurs, à se sentir un peu l’auteur de ce qu’on vient de traduire, il n’y a qu’un pas que le disciple franchit parfois dans l’ivresse de sa trouvaille […]

C’est tellement vrai 🙂

A quoi j’ajouterais: plus le texte est bon, plus il y a de plaisir à le traduire!

(et inversement, bien sûr ;-))

 

7 comme 1907

Le 19 novembre 1907, l’écrivain préféré de Walrus a l’honneur de trois colonnes en première page du Figaro pour y donner ses Impressions de route en automobile.

Style et contenu sont fort différents – évidemment – du même genre d’exercice réalisé par René Boylesve (voir ici). Il faut dire qu’entre 1894 et 1907, ces drôles de machines ont eu le temps de faire quelques progrès, non seulement au niveau de la mécanique mais aussi en ce qui concerne le confort des voyageurs.

Et le voyage de Proust est un peu moins téméraire que les 600 km prévus par Boylesve et ses amis: son chauffeur, Alfred Agostinelli, doit le conduire de la côte normande – probablement Cabourg – jusqu’aux environs de Lisieux. Même pas 40 km.

Ce qui leur prend tout de même de nombreuses heures 😉

Ceux qui voudraient lire le texte entier plus facilement que sur cette page du Figaro le trouveront ici.

I comme incipit

DSCI6822

Souvent je me suis couchée de bonne heure, avec l’espoir que dans ma bulle, sous la couette, tout rentrerait dans l’ordre.

Dans ma région, à ceux qui ont un souci on recommande « slaap er een nachtje over » (1): passe une bonne nuit de sommeil et demain matin tu verras ça d’un autre œil.

Il doit cependant y avoir une faille dans le système, vu que le lendemain on constate que le souci est toujours là. Les lutins ne sont pas passés, ni la bonne fée.

Et surtout, il faut arriver à dormir.

J’ai toujours lu d’un regard soupçonneux les conseils qu’on trouve de nos jours jusque dans la dernière des gazettes, des conseils et des interdits de la part des gourous du sommeil, en particulier celui-ci: éteindre tous les écrans au moins deux heures avant de se coucher.

Deux heures, vraiment?

😉

***

(1) l’équivalent du français « la nuit porte conseil ».
La traduction littérale pour « slaap » est « dors » (impératif) et « nacht » = « nuit », donc: « slaap er een nachtje over » = passe une bonne nuit de sommeil (là-dessus).

***

Deux consignes pour ce texte: les mots imposés d’Olivia Billington: souvent – ordre – soupçonneux – gazette – espoir – bulle – particulier – faille et la proposition 173 d’Ecriture créative: Vous commencerez votre texte par une phrase de Marcel Proust  : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure »

Photo prise d’une chambre avec vue 🙂

K comme Kayıp Zamanın İzinde

verdure

Il avait réussi à se faire inviter pour le café et savourait cette victoire: depuis qu’elle avait épousé le prince, il l’avait un peu perdue de vue… et il en avait perdu le sommeil. Mais ses nuits d’insomnie à chercher par quelle combinaison renouer le contact avaient fini par porter leur fruit. Il aurait dû le savoir que tôt ou tard elle ferait appel à ses connaissances en matière d’art.

– J’ai là une verdure aux oiseaux, lui avait-elle dit, dont je me demande si elle vaut la peine que je la fasse restaurer. Elle est restée longtemps dans une pièce sans rideaux, elle a fort déteint au soleil… Vous pourriez y jeter un œil de connaisseur?

Il jubilait! Il savourait ce moment de sa grande rentrée en fanfare: elle avait de nouveau besoin de lui.

Il jouait sur du velours…

Tout a très vite été réglé, la visite du château et de ses trésors, petits et grands, l’inspection de la verdure et un renouveau de papotage mondain, comme s’il ne s’était pas écoulé deux ou trois années depuis leur dernière rencontre, mais seulement deux ou trois semaines.

Il sortit de là en se vissant le monocle à l’œil droit, après un respectueux baise-main à la princesse.

Ce n’est que le lendemain qu’elle sursauta en trouvant sur la commode Louis XVI un bristol signé Arsène Lupin.

***

écrit pour Les petits cahiers d’Emilie avec les mots imposés suivants:

OISEAU – FANFARE – SOLEIL – RIDEAU – COMBINAISON – VERDURE – CAFÉ – INSOMNIE – RENOUVEAU – VELOURS – SOMMEIL – SURSAUTER – SORTIR – SAVOURER

Le titre est la traduction turque de la Recherche du temps perdu, je n’ai pu résister à la tentation de faire se rencontrer Arsène Lupin et Madame Verdurin, une fois qu’elle est devenue princesse de Guermantes: il me semble que ça s’imposait 🙂

source de l’illustration, verdure d’Audenarde, ici

I comme incipit

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Longtemps je me suis couchée de bonne heure. Non par goût, mais parce que j’avais un petit frère qui refusait d’aller au lit aussi longtemps que j’avais la permission de veiller. 

Longtemps je me suis donc couchée à l’heure des petits enfants. Je ne réussissais pas à m’endormir – l’ado vit à un autre rythme, c’est bien connu – et j’appréhendais ces longues heures dans l’attente vaine du sommeil. 

C’est encore pareil aujourd’hui et j’ai déjà appliqué tous les conseils des spécialistes et autres gourous du sommeil: des rituels, des heures fixes, pas de café ni d’écrans lumineux dans les heures précédentes, que sais-je encore. 

Ma carissima nipotina a le même problème et réussit à s’endormir en faisant tout le contraire de ce qui est préconisé: allongée dans son fauteuil, la télé allumée, les chats couchés sur elle, elle dort… 

Vous commencez à la connaître, vous savez bien qu’elle n’en fait qu’à sa tête tongue-out 

Peut-être a-t-elle un peu raison?

***

tableau et consignes chez Lakévio 
qui impose l’incipit indisposant irrémédiablement
Walrus innocent 

La dernière phrase aussi est imposée. 

U comme un conte de Noël

Parfois un élève profite de l’examen oral – sorte d’entretien particulier – pour raconter à Madame toute sa vie… ou presque.

C’était à l’occasion de ce petit extrait-ci:

Madame Verdurin, souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à tremper dans son café au lait, avait fini par obtenir de Cottard une ordonnance qui lui permît de s’en faire faire dans certain restaurant dont nous avons parlé. Cela avait été presque aussi difficile à obtenir des pouvoirs publics que la nomination d’un général. Elle reprit son premier croissant le matin où les journaux narraient le naufrage du Lusitania. Tout en trempant le croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait : « Quelle horreur, cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies. » Mais la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième car tout en faisant, la bouche pleine, ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené là probablement par la saveur du croissant, si précieux contre la migraine, était plutôt celui d’une douce satisfaction.

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Pléiade, Gallimard, tome III, p. 772-773

Le naufrage du Lusitania avait amené la conversation sur les malheurs de notre temps. Sommes-nous meilleurs que madame Verdurin? Je ne le crois pas.

L’élève avait envie de parler des Philippines. C’est un malheur qui la touche vraiment, dit-elle, parce que toute la famille de sa mère y habite.

– Ah? fait Madame avec intérêt. Je ne savais pas que ta maman venait des Philippines.

C’est vrai, Madame a de ces drôles de principes, comme par exemple de s’entêter à vouloir commencer une page blanche pour chaque élève, le premier septembre, et de la remplir ensemble au fil des jours. 

– Oui, dit-elle.

Madame ne pose pas la question qui lui brûle les lèvres: comment tes parents se sont-ils rencontrés? Ce serait trop indiscret. Mais l’élève n’attend pas les questions. Elle raconte. La vie là-bas. Le voyage de la jeune fille, embauchée comme « danseuse » aux Pays-Bas. Et l’homme qui a tout fait pour la sortir de là et en faire sa femme.

– Quand je pense, conclut-elle, à l’histoire de mes parents, c’est comme… comme un film!

– Oui, dit Madame, je me disais aussi qu’il y avait là matière à tout un roman…

– C’est exactement ça! C’est un roman!

Et ses yeux brillent de fierté.

– Un roman qui finit bien, dit Madame.

***

Bon Noël à tous.

H comme humeur du jour

Il suffit parfois le matin de regarder l’écran où ne s’affichent que des banalités pour ne plus ressentir ni envies, ni besoins. Surtout si dehors le ciel est lourd et gris, le crachin tenace, le brouillard épais. Journaux et magazines en ligne ne montrent que des titres qui se veulent racoleurs mais qu’on découvre si pauvres en contenu. On clique, on zappe, on élimine mais on reste là, devant cet écran, à attendre, à espérer (quoi ?). C’est dimanche, le jour des familles. Et on s’use les yeux, le poignet, le dos, à jouer des jeux débiles, patience ou Spider Solitaire. Parfois on se lève pour se faire un café, un thé, dont on espère tirer énergie et réconfort. Mais même s’il est assorti de chocolat il ne réussit pas à dissiper cette léthargie déprimante, à contrer cette lente et inexorable glissade vers l’improductivité absolue. Et plus l’heure avance, plus on se culpabilise. On aurait pu faire tant de choses, en somme… Quelques longueurs à la piscine communale, du rangement dans la maison, une relecture d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs…  Mais il est trop tard pour la piscine, on n’a pas envie de ranger et Marcel Proust peut attendre. C’est comme si l’ordinateur n’avait pas de bouton « off » : on a toutes les peines du monde à le quitter pour aller se coucher.

Demain, c’est lundi.

D’autres matins on regarde par la fenêtre et on a envie de tout, soif et faim de maintes choses. Est-ce le soleil ou ce coin de ciel bleu ? On se sent disponible et vivant, tellement vivant ! On veut faire mille activités, on s’éparpille, on est fébrile. On a envie de dispenser du bonheur autour de soi, on irradie, on exulte. On prend des trains, on donne des coups de fil, on voit des amis, on rit. On va au cinéma, au théâtre, à l’opéra. On jardine, on rentre du bois, on chante. On écrit, on lit, on cuisine. On fait une lessive, une vaisselle, un repassage. On tourbillonne dans la maison, on perturbe la sieste des chats, on va marcher dix kilomètres. On prend des photos de chaque arbre, de chaque fleur, de chaque animal. On respire, on bouge, on se démène. On trouve même la force de tondre la pelouse, de corriger cinquante copies, de relire A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Et « de l’aube claire jusqu’à la fin du jour », on aime la vie. On va se coucher heureux et serein après avoir contemplé les étoiles. On sent qu’on fera de beaux rêves. On a déjà envie d’être à demain.

Pourtant demain, c’est lundi.

billet écrit à l’époque de l’autre maison et inspiré par Les poudreurs d’escampette n° 171