7 raisons de lire Crève, Ducon!

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1.pour son humour (facile, celle-là ;-))

2.pour sa sincérité… Cavanna n’est pas du genre à se faire meilleur qu’il n’est, il va vous jeter lui-même à la figure ce que vous pourriez lui reprocher

3.pour le témoignage autobiographique: le récit de la vie-dans-l’instant-présent est entrecoupé de souvenirs d’enfance, de jeunesse, de l’âge adulte

4.pour sa grande humanité (faut-il l’expliquer? non, je pense)

5.pour le style unique qui accole avec une belle verve un mot ordurier et un subjonctif plus-que-parfait

6.parce que c’est son chant du cygne. Le point final.

7.pour recevoir un grand coup de jeune, une grande leçon d’accroche-toi et bats-toi, de la part d’un nonagénaire.

Est-ce un chef-d’oeuvre? Non. Mais il est tout ce qui est énuméré ci-dessus.

Alors on lui dit merci.

C comme Cavanna

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Un petit extrait spécialement choisi pour faire rire Heure-Bleue 🙂

Ouais. Je m’aperçois que je suis tout connement en train de vous dire « Maubert, ça devient de la merde ». Du faux vrai vieux et du neuf en papier aluminium. C’est vrai. La preuve, c’est que le café Panis, au coin du pont, vient de se refaire une beauté, exactement comme quand il était neuf. Ça ne trompe pas. L’authentique accourt derrière les charretées de touristes chinois à gueule de fauchés qui s’instruisent. Ils ne vont d’ailleurs pas chez Panis, un troquet français c’est encore trop cher pour eux. Ils s’assemblent devant une boutique de montres fantaisie en poussant des gloussements qui doivent être des rires en chinois. Je suppose qu’ils ont reconnu les montres qu’ils ont faites eux-mêmes, dans leur usine du Yang-Tsé-Kiang.

François Cavanna, Crève, Ducon!, éd. Gallimard, 2020, p. 70.

Un livre-friandise.

Info ici et lecture des 21 premières pages ici.

O comme Opus

J’ai beaucoup aimé ce livre dans lequel il est avant tout question de l’histoire de la famille Mendelssohn, à partir du patriarche Moses, autodidacte devenu un des plus grands philosophes du siècle des Lumières, jusqu’aux si nombreux descendants actuels répartis sur quatre continents, en passant bien sûr par son célèbre petit-fils Félix; toute cette énorme généalogie se trouve en même temps reliée à la genèse du livre, à son élaboration laborieuse, comme l’auteur l’explique dans la vidéo ci-dessus.

Et ici, un excellent article sur cet opus (461 pages sans les notes et annexes ;-)).

Comme je suis bien d’accord avec ce qu’écrit le journaliste, ça m’évite de devoir refaire le travail 🙂

On y trouve aussi ce lien vers les dix premières pages du livre.

Bon amusement!

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source de la photo représentant la carte des Mendelssohn réalisée par Diane Meur ici

O comme Olivia

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Je ne me sens pas trop à l’aise avec ce genre de lecture qui vous pousse dans le rôle du voyeur: on y découvre une famille dans ce qu’elle a de plus intime, dans ce que l’on cache normalement à ceux qui ne font pas partie de l’entourage immédiat.

Pour parler de son frère, de ses problèmes psychologiques, de son suicide, il a bien fallu que l’auteur décortique tout un passé familial, toute une éducation, toute une vie privée de l’homme et de son couple.

Livre hommage, frisant l’hagiographie, en quoi était-il nécessaire? Y a-t-il quelque chose à justifier? Est-ce que la publication de cette longue lettre à son frère aide l’auteur à traverser la part la plus lourde de sa période de deuil?

Et surtout: pourquoi faut-il qu’on la lise?

***

info sur le site de la maison d’édition Stock et lecture des premières pages ici.

P comme plancher et Picomtal

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C’est en s’extasiant sur les beautés de ce tableau de Caillebotte que l’Adrienne est tombée sur un bouquin qui l’utilise pour sa couverture. Du moins en partie, puisqu’il y a trois « raboteurs » de plancher sur le tableau.

Ainsi, de fil en aiguille, elle tombe sur une de ces merveilleuses actions du hasard: un historien en vacances arrive dans une maison d’hôtes dont on a refait une partie du parquet. Et sous certaines lattes, on a découvert des bouts de planches sur lesquelles le menuisier de l’époque (1880-81) a écrit une ou deux phrases. On en a trouvé ainsi 72.

Ça peut sembler peu, 72 phrases, pour en extraire un récit de vie de tout un village mais ça a suffi, grâce aux noms, aux dates, à un tas de sources vérifiables.

Comme l’explique l’auteur dans sa conférence (en lien ci-dessous), Joachim Martin, le menuisier de 1880, écrit en toute franchise une sorte de testament sur sa vie: il sait qu’il ne sera lu que dans une centaine d’années, quand il faudra refaire le plancher, et que tous ceux qu’ils mentionnent seront morts. Comme lui-même, d’où la phrase clé mise en couverture du livre.

Vidéo de la conférence donnée par l’historien à l’Ecole nationale des Chartes. Je cite:

Les écrits laissés par les gens du peuple sont rares, d’où l’intérêt de cette source totalement inédite, que constituent les 72 phrases laissées par un menuisier des Hautes-Alpes sous le plancher qu’il était en train de poser au château de Picomtal en 1880-1881. Une fois les phrases transcrites, l’enquête a pu commencer. Elle a révélé qui était le personnage qui avait ainsi voulu livrer son témoignage à la postérité, mais aussi dans quel environnement il évoluait. Sachant qu’il ne sera pas lu avant cent ans, il se livre et n’épargne personne dans le village, offrant une peinture acérée des mœurs de son temps. Conférence de Jacques-Olivier Boudon, professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université, donnée à l’École des chartes, le 19 mars 2018, dans le cadre du cycle «Les grandes voix». 

Photo et plus d’info sur le site de la maison d’édition Belin.

S’il est vrai qu’un plancher n’a qu’une durée de vie de cent ans, conclut l’Adrienne, celui de l’étage devra être refait en 2022. Qui sait ce qui s’y trouvera 🙂

M comme Modiano

Modiano-souvenirs-dormants

Est-ce juste moi ou d’autres ont-ils la même expérience: on lit un nouveau Modiano et on a l’impression d’être plongé dans la suite (ou le début) d’un même et unique livre, quel que soit le titre qu’on a en main. C’est en tout cas ce que je me suis dit dès les premières pages de Souvenirs dormants, dès l’incipit en fait: 

Un jour, sur les quais, le titre d’un livre a retenu mon attention, Le Temps des rencontres. Pour moi aussi, il y a eu un temps des rencontres, dans un passé lointain. A cette époque, j’avais souvent peur du vide. Je n’éprouvais pas ce vertige quand j’étais seul, mais avec certaines personnes dont justement je venais de faire la rencontre. Je me disais pour me rassurer: il se présentera bien une occasion de leur fausser compagnie. Quelques-unes de ces personnes, vous ne saviez pas jusqu’où elles risquaient de vous entraîner. La pente était glissante.

Patrick Modiano, Souvenirs dormants, Gallimard 2017, p.9 (incipit)

Vertiges, peurs, rencontres de hasards, déambulations dans les rues de Paris, qu’on s’imagine forcément en noir et blanc, en hiver et la nuit, personnages inquiétants, ou pour le moins très bizarres, appartements miteux, hôtels interlopes, et toujours des noms, des numéros de téléphone, des agendas, des rendez-vous manqués… Ça doit être sa marque de fabrique 😉

Le narrateur est-il l’auteur? Il donne de nombreux indices autobiographiques qui le font croire, mais cette question, finalement, est sans intérêt. Comme quand Woody Allen se met en scène dans ses propres films, et joue toujours le même genre de personnage.

Une dernière remarque: à la fin du livre il retrouve un roman qu’il a lu « vers la fin des années soixante » (page 102): il s’agit de Tempo di Roma

Je trouve qu’il aurait pu y ajouter le nom de l’auteur, Alexis Curvers. Ne serait-ce que par simple politesse envers un confrère.

***

la phrase la plus hilarante est celle-ci: « Bien que je ne sois pas très doué pour l’introspection… » (page 73)

photo ci-dessus et interview de l’auteur chez son éditeur Gallimard

Question existentielle: le droit de parler d’un autre

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A-t-on le droit, quand on est dans l’écriture de l’intime – que ce soit sous forme de livre ou de blog – de dévoiler des choses sur d’autres personnes que soi? 

Annie Ernaux pense que oui: 

« Je ne sais pas ce qu’elle est devenue », dit-elle à propos d’une femme qui était son amie à vingt ans, et cette ignorance la conforte dans l’idée qu’elle a le droit de parler d’elle dans son livre le plus intime de tous, Mémoire de fille, celui qui parle de ses désastreuses et traumatisantes premières expériences sexuelles:

« C’est tout ce temps écoulé et cette ignorance qui ont agi sur moi comme une autorisation à relater des faits qui l’ont impliquée. Comme si celle qui a disparu de ma vie il y a plus d’un demi-siècle (1) n’avait plus aucune existence nulle part – ou que je lui en dénie toute autre en dehors de celle qu’elle a eue avec moi. En commençant d’écrire sur elle, par une ruse inconsciente, j’ai laissé sans arrêt en suspens la question de mon droit à la dévoiler. En quelque sorte j’ai bloqué mes scrupules afin d’en arriver au point – actuel – où je sais qu’il m’est impossible d’enlever – de sacrifier – tout ce que j’ai déjà écrit sur elle. Cela vaut pour ce que j’ai écrit sur moi. C’est toute la différence avec un récit de fiction. Il n’y a pas d’arrangement possible avec la réalité, avec le ça a eu lieu, consigné dans les archives d’un tribunal de Londres, avec nos noms, elle d’accusée et moi de témoin à décharge. » 

Annie Ernaux, Mémoire de filleGallimard 2016, p.141

Trois arguments, là-dedans, qui me semblent absolument faux: d’abord l’argument autobiographique, puisque chaque auteur ayant entrepris ce travail l’avoue généralement plus ou moins ouvertement, on arrange les faits, on donne sa propre vision, on escamote ou on accentue, on décide de la couleur de notre récit autobiographique. Même ceux qui affirment n’avoir écrit que la vérité, toute la vérité, comme ce grand pendard de Jean-Jacques (2) 

Deuxièmement, le temps ne fait rien à l’affaire: ce n’est pas parce qu’une personne a disparu de notre vie qu’on est autorisé à la salir.  

Enfin, tout auteur, même autobiographique, peut parfaitement se relire, raturer, censurer, réécrire, anonymiser… Tout auteur – surtout celui qui jouit d’une telle reconnaissance internationale – a le droit et le devoir de réviser ce qui sera publié sous son nom. 

Bref, une lecture qui m’a dérangée, dirais-je, en clin d’œil à Simone de Beauvoir et à Bianca Lamblin

Si vous voulez lire une bonne critique positive, c’est ici.

(1) les faits relatés débutent en 1958 

(2) petit rappel du Préambule de l’autobiographie de Rousseau (Les Confessions) qui souffre d’une forme bizarre de défaillance de la mémoire tongue-out

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu.
Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai ce livre à la main me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l’ai été, bon, généreux, sublime, quand je l’ai été ; j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Etre éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables : qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur aux pieds de ton trône avec la même sincérité ; et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose : je fus meilleur que cet homme-là. »