F comme Folon

Demain, dès l’aube, à l’heure où bleuit la campagne, je partirai. 
Je prendrai le chemin des trois collines.
Je garderai l’œil bien ouvert sur cette terre bleue comme une orange.

Je marcherai vers toi, qui as toutes les joies solaires, tout le soleil sur la terre, sur les chemins de ta beauté.

Et quand j’arriverai, je mettrai dans la cage mon chapeau fatigué, pour que l’oiseau puisse vivre libre et chanter.

***

écrit pour Mil et Une qui propose ce tableau et ces consignes: Jean-Michel Folonclic Sujet 35/2019 – du 05 au 12/10 Le mot à insérer facultativement est : AUBE Les textes, avec titre et signature, sont à envoyer à notre adresse :

 les40voleurs(at)laposte.net

B comme belle au bois

Je ne songeais pas à Rose ;
Rose au bois vint avec moi ;
Nous parlions de quelque chose,
Mais je ne sais plus de quoi.

J’étais froid comme les marbres ;
Je marchais à pas distraits ;
Je parlais des fleurs, des arbres
Son œil semblait dire: « Après ? »

La rosée offrait ses perles,
Le taillis ses parasols ;
J’allais ; j’écoutais les merles,
Et Rose les rossignols.

Moi, seize ans, et l’air morose ;
Elle, vingt ; ses yeux brillaient.
Les rossignols chantaient Rose
Et les merles me sifflaient.

Rose, droite sur ses hanches,
Leva son beau bras tremblant
Pour prendre une mûre aux branches
Je ne vis pas son bras blanc.

Une eau courait, fraîche et creuse,
Sur les mousses de velours ;
Et la nature amoureuse
Dormait dans les grands bois sourds.

Rose défit sa chaussure,
Et mit, d’un air ingénu,
Son petit pied dans l’eau pure
Je ne vis pas son pied nu.

Je ne savais que lui dire ;
Je la suivais dans le bois,
La voyant parfois sourire
Et soupirer quelquefois.

Je ne vis qu’elle était belle
Qu’en sortant des grands bois sourds.
« Soit ; n’y pensons plus ! » dit-elle.
Depuis, j’y pense toujours. 

Victor Hugo – Vieille chanson du jeune temps, in Les Contemplations

Peinture de Peder Monsted et consignes chez Lakévio, que je remercie: Romance. Fraîche ou rance. Frais ombrages, amers ou doux secrets. On se découvre, on se frôle, les baisers se donnent ou se volent. En route pour l’été. Ou pour l’éternité… A vous de composer.

PS : Phrase à inclure dans votre récit : « Une absence totale d’humour rend la vie impossible. » (tirée de Chambre d’hôtel de Gabrielle Sidonie Colette.)

Le poème de Victor Hugo se suffit à lui-même: tout y est, même l’absence de cette pointe d’humour qui rend la vie plus légère… 🙂

C comme chantons!

Que faisait-on, avant internet, quand on avait un refrain en tête et qu’on voulait retrouver toute la chanson? Quand on se souvenait d’une récitation de grand-père sans connaître le nom du poète?

Aujourd’hui on tapote “Brassens + jupon” ou “quelque arabesque folle” et voilà que de cet océan de savoirs surgissent toutes les chansons où l’ami Georges a tâté le jupon d’une belle et près de sept cents références à papa Victor dissolvant ses larmes dans des poèmes à sa Léopoldine.

Après, évidemment, on devient complètement accro et on passe des heures à lire ce que Brel dit de Brassens (vous le trouverez en tapotant “Brassens + bigoudi”), ce que les journalistes ont écrit sur Brassens (tapotez “Brassens + écorché”, oui les journalistes écrivent surtout en clichés).

Et – vous l’aurez deviné – si vous voulez tout savoir sur sa vie privée, vous tapez “Brassens + impasse”…

***

En même temps, ça vous apprend que ‘jupon’ se dit ‘las enaguas’ en espagnol… qui sait à quoi ça pourra vous être utile, un jour?

🙂

Texte écrit pour « Ecriture créative ». Les 10 mots imposés sont les suivants : bigoudis – internet – refrain – jupon – arabesque – océan – dissoudre – écorché – impasse – sept. Vous pouvez les inclure dans un poème, une prose, un texte court, un texte long, c’est comme vous le sentez ! L’idée est de vous laisser guider par ces mots, que vous utiliserez dans l’ordre ou le désordre, au pluriel ou au singulier, conjugués ou non.

 

Premier agenda ironique

Je suis le ténébreux miroir inconsolé
Ma batterie est morte et je suis constellé 

de taches de café et d’autres petits reliefs de nourriture: c’est assise devant moi qu’elle boit et qu’elle mange. Car 

Elle a pris ce pli depuis des temps très lointains
De venir m’allumer très tôt chaque matin 

et de prendre tranquillement son petit déjeuner tout en me tapotant le clavier. Quand c’est l’heure de partir au travail, je sens bien qu’elle me quitte à regret. Elle me rallume dès son retour, nous voilà repartis pour des heures, 

Voici des O, des I, des E, des U, des A,
Qu’elle a usés avec ses ongles et ses doigts 

Elle m’emporte partout où elle va, j’ai vu l’Irlande et l’Italie, la mer du Nord aussi. 

Ainsi, toujours poussé vers de nouveaux rivages,
Je suis très heureux d’avoir fait de beaux voyages. 

Depuis quelque temps, je montre des signes de fatigue, nous luttons ensemble contre mon inexorable obsolescence programmée et je crains qu’elle ne pense bientôt à me remplacer. Même si 

Il le faut avouer, l’amour est un grand maître.
Ce qu’on ne fut jamais, il vous enseigne à l’être. 

C’est ainsi qu’elle a réussi à me tirer d’affaire, déjà une fois ou deux, et je lui suis reconnaissante d’avoir pu prolonger mon temps de vie, notre temps de vie commune, bien que nous ayons parfois nos nuages… 

Mon plus grand ennemi se rencontre en moi-même
Je vis, je meurs, je me sens l’âme plus qu’humaine. 

*** 

merci à Gérard de Nerval, Victor Hugo, Rimbaud, Verlaine, Molière, Racine, Louise Labé, Lamartine, Du Bellay, à mon ordinateur bien-aimé et à l’Agenda ironique de juin 

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E comme effroyable et extraordinaire

Cependant le soir vient, le vent tombe, les prés, les buissons et les arbres se taisent, on n’entend plus que le bruit de l’eau. L’intérieur des maisons s’éclaire vaguement ; les objets s’effacent comme dans une fumée ; les voyageurs bâillent à qui mieux mieux dans la voiture en disant : nous serons à Liège dans une heure. C’est dans ce moment-là que le paysage prend tout à coup un aspect extraordinaire. Là-bas, dans les futaies, au pied des collines brunes et velues de l’occident, deux rondes prunelles de feu éclatent et resplendissent comme des yeux de tigre. Ici, au bord de la route, voici un effrayant chandelier de quatre-vingts pieds de haut qui flambe dans le paysage et qui jette sur les rochers, les forêts et les ravins, des réverbérations sinistres. Plus loin, à l’entrée de cette vallée enfouie dans l’ombre, il y a une gueule pleine de braise qui s’ouvre et se ferme brusquement et d’où sort par instants avec d’affreux hoquets une langue de flamme. 

Ce sont les usines qui s’allument. 

Quand on a passé le lieu appelé la Petite-Flémalle, la chose devient inexprimable et vraiment magnifique. Toute la vallée semble trouée de cratères en éruption. Quelques-uns dégorgent derrière les taillis des tourbillons de vapeur écarlate étoilée d’étincelles ; d’autres dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire silhouette des villages ; ailleurs les flammes apparaissent à travers les crevasses d’un groupe d’édifices. On croirait qu’une armée ennemie vient de traverser le pays, et que vingt bourgs mis à sac vous offrent à la fois dans cette nuit ténébreuse tous les aspects et toutes les phases de l’incendie, ceux-là embrasés, ceux-ci fumants, les autres flamboyants. 

Ce spectacle de guerre est donné par la paix ; cette copie effroyable de la dévastation est faite par l’industrie. Vous avez tout simplement là sous les yeux les hauts fourneaux de M Cockerill. 

***

Voilà comment Victor Hugo, qui traverse la Belgique en 1840, décrit dans une lettre à sa famille le spectacle des hauts fourneaux… 

Extrait cité dans La Belgique en toutes lettres, tome 3, Tranches de vie, éd. Luc Pire/Espace Nord, 2008, pages 146-147.

On peut trouver ici un extrait encore un brin plus long: 

http://expositions.bnf.fr/hugo/pedago/dossiers/voya/textes/44.htm

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Spectacle extraordinaire pour Hugo mais vie effroyable pour les travailleurs…

Constantin Meunier, Le puddleur, 1887, source et autres oeuvres ici

Adrienne et ses addictions

Avec le billet du 25 septembre, les lecteurs de l’Adrienne ont pu prendre connaissance de sa dernière addiction, le café. (1) 

Ceux qui viennent depuis plus longtemps savent qu’il y a également l’addiction à internet. No comment tongue-out 

Mais la toute première, l’initiale, la primo-arrivée, concerne les lettres, les mots, les phrases, les langues: savoir écrire, savoir lire, raconter des histoires. (2) 

Alors vous pensez bien que l’annonce d’un marathon de lecture chez Margotte a fait tilt dans la tête de l’Adrienne: elle s’est inscrite sans réfléchir. Elle est allée à la bibliothèque. Elle en a rapporté quelques kilos de livres. (3) Elle s’est installée et a lu, bu des cafés et écrit des billets de blog, réunissant ses trois addictions qui ont l’avantage de coûter bien moins cher que si elle était accro au shopping, aux jeux de hasard ou aux chaussures. cool 

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Un des livres rapportés de la bibliothèque est La Belgique en toutes lettres, tome 3, Tranches de vie (4) éd. Luc Pire, Espace Nord, 2008. 

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Premier arrêt de lecture à la page 28, sur un extrait d’un roman de Marie-Claire Blaimont, Black Lola, paru en 1994 aux éd. Le Cerisier. 

C’est elle qui t’a fait goûter les couques, le pain perdu, (…) le boudin avec de la compote (…) Le laitier passait et, ta cruche en main, tu le regardais verser le lait blanc qu’on allait ensuite faire bouillir, en surveillant sa montée. Si elle ne trouvait pas la monnaie, elle appelait au secours saint Antoine de Padoue. A deux ans, à cinq ans, à huit ans, tu ne rêvais que d’une chose, (…) c’était te blottir contre sa grosse poitrine et l’écouter te raconter, la regarder vivre, sentir l’odeur de cuisine calfeutrée, cette chaleur du poêle à charbon, étouffante, qui poussait à la somnolence. 

Tout ce que tu sais d’ici, tout ce qui t’a finalement servi à vivre chez nous, c’est d’elle que tu le tiens, elle t’a fait pousser des racines (…). 

La vierge de Lourdes sous son globe, entre deux obus bien astiqués de la guerre de 14-18, les rameaux sur la croix, les napperons de dentelle, la loque à poussières qu’on secoue sur le seuil, l’entrée de la cave avec le beurrier, la cruche à lait (…), le lait qui bout sur le poêle, les murs encombrés de photos, les meubles encombrés de bibelots de bazar, les galettes dans une vieille boîte à biscuits dont le couvercle coinçait, (…) la lampe qu’on allume le plus tard possible le soir, alors que la cuisine est depuis longtemps plongée dans la pénombre et qu’on continue à attendre, attendre quoi, tranquillement… Comment aurais-tu su tout cela? 

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dans cet extrait, tout correspond parfaitement à grand-mère Adrienne… 

***

(1) Il n’en a tout de même fallu que deux pour la rédaction de ce billet.

(2) A l’âge de cinq ans, mini-Adrienne était bien meilleure en fiction qu’elle ne l’est aujourd’hui tongue-out 

(3) les livres se comptent en kilos pour deux raisons: ça dit plus sur le nombre de pages ainsi que sur l’effort qu’il y aura à fournir pour les trimbaler à pied sur un kilomètre, à l’aller et au retour. 

(4) toujours les voies de la bibliothécaire en chef sont et restent impénétrables: pourquoi ce troisième volume et pas les deux premiers? Mystère! 

(5) info trouvée dans le journal La libre Belgique du 23 septembre 2008:

Première fois

La première fois que j’ai entendu un poème de Victor Hugo, je ne savais pas que c’était de lui. Je ne savais même pas qui était Victor Hugo. 

Pourquoi je raconte ça? Parce que dernièrement, trois éléments d’origines diverses m’ont ramenée à ce souvenir. 

Il y a d’abord eu la lettre d’Umberto Eco à son plus jeune petit-fils, parue dans l’Espresso et que j’ai relue à l’occasion de son décès en février dernier. « Impara a memoria », lui écrit-il. Apprends par cœur, fais travailler ta mémoire. Même message dans une interview récente de Michel Onfray, où il évoque son père qui, malgré le peu d’années passées sur les bancs d’une école, connaissait par cœur quelques beaux textes littéraires.  

Puis il y a eu ce billet-souvenir de Bonheur du Jour, dans lequel elle parle des récitations qu’il fallait apprendre à l’école primaire et débiter le soir pour montrer qu’on connaissait sa leçon: « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne… » 

Enfin, le livre dont je parlais hier, à la gloire du jeune Hugo. 

Tout ça devait concourir à me rappeler mon grand-père et sa récitation préférée, Après la bataille. Il nous faisait le grand jeu, roulait des yeux terribles sur les passages les plus poignants, 

Et vise au front mon père en criant: « Caramba! « 
Le coup passa si près que le chapeau tomba 

accélérait puis ralentissait le rythme pour s’apaiser dans le dernier vers et déclamer d’un air modestement héroïque:

« Donne-lui tout de même à boire », dit mon père.  

Mon petit frère et moi étions sidérés et impressionnés comme si notre grand-père avait été lui-même l’auteur de ce poème. 

Lui non plus, comme le père de Michel Onfray, n’avait pas usé fort longtemps ses fonds de culotte sur les bancs d’une école. D’abord parce que les Allemands avaient fermé la sienne, en pays flamand. Toute sa vie il en a gardé une sorte de « manque » et il se plaisait à railler ce qu’il appelait « ses universités », ce temps passé dans une petite école wallonne où son père l’avait finalement envoyé, parce qu’il n’aimait pas voir son gamin de dix ans traîner dans les rues et faire les quatre cents coups à une époque aussi dangereuse que l’occupation allemande entre 1914 et 1918. 

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1939